Fondé le 10 mars 1901 par des étudiants passionnés de sport, le Stade Rennais n’a adopté ses couleurs rouge et noir emblématiques qu’en 1904. Il les doit au FC Rennais avec qui il a fusionné. Mais les raisons de ce choix restent l’objet d’interprétations. Des anarcho-syndicalistes pourraient être dans le coup. Mythe ou réalité? Il a fallu creuser un peu plus.
Pour l’année de sa 125e bougie, le Stade Rennais a centré sa communication autour de l’identité du club. Dans un football toujours plus standardisé, avec des joueurs, des coachs et des dirigeants, interchangeables, ce n’est pas une mince affaire. Les couleurs d’un club sportif racontent une partie de son histoire et peuvent nous dire des choses de son identité. Ce n’est parfois qu’une anecdote. Ça peut aussi devenir un objet de recherche en soi.
L’origine des couleurs du Stade Rennais est connue. Trois ans après sa création, le club – qui évolue alors en ciel et marine – fusionne avec le FC Rennais. La nouvelle entité gardera les couleurs de ce dernier et prendra le nom de Stade Rennais Université Club (SRUC) qu’il conservera jusqu’en 1972. Les raisons du choix initial du rouge et du noir par les fondateurs du FC Rennais – nommé F.C.R ou F-B.C.R dans les journaux – restent enrobées d’une couche de mystère.
Pionnier du football breton, le FC Rennais aura eu une courte existence. Dès la fin du 19e siècle, à une époque où il n’existe pas encore de championnat en Bretagne, la presse évoque ses “parties d’entraînement” face à Saint-Servan ou à Avranches. Son terrain se trouve sur une des prairies de Villeneuve, rue Paul Féval. En 1900, rendant compte d’une victoire écrasante contre le Stade Vannetais, La Dépêche Bretonne raconte que le club porte “une chemise de flanelle aux couleurs rouge et noir”. En 1901, L’Ouest-Éclair mentionne également un “maillot rouge avec une étoile noire”.
Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas?
Dans son Encyclopédie du Stade Rennais, Claude Loire – historien amateur qui a réalisé un important travail d’archivage sur le club – a avancé une piste, sans plus s’attarder: le choix des couleurs rouge et noire viendrait du lien entre le FC Rennais et les anarcho-syndicalistes. Sur le média Stade Rennais Online, il avait répété cette idée, ajoutant que “Rennes a été surnommé au Moyen-Âge la ‘ville rouge’, en référence au schiste rouge du ‘pays pourpre’. Le rouge et le noir ont été adoptés car le FC Rennais, fondé par des étudiants de la mouvance anarcho-syndicaliste, était plus ancien”.
Sur le papier, l’histoire serait presque belle et romantique, mais résiste-t-elle à l’épreuve des faits historiques? D’autant que les propos complets de M. Loire, également repris par Ouest-France, brouillent un peu plus les cartes, en attribuant plus précisément au maillot “une identité laïque, avec la couleur rouge de la république, et catholique, avec le noir des soutanes de curé”. Cela revient à calquer une interprétation très contemporaine de la laïcité qui ne colle pas vraiment au contexte politique de la IIIe République. Les laïcards du début du siècle sont en effet de farouches anticléricaux et ne prônent pas de cohabitation pacifique avec “la calotte”.
Ceci dit, l’hypothèse d’un rapport entre les couleurs du club et un engagement laïc des fondateurs n’est pas à exclure. Ce lien est par exemple largement avéré dans le cas de l’En Avant Guingamp, fondé en 1912. Les archives de presse consultées n’ont juste pas permis de relier le F.C.R et ses membres fondateurs au mouvement laïcard. La prudence est aussi de mise car la capitale bretonne a alors la réputation d’être une ville dominée, notamment chez les étudiants, par les courants catholiques, conservateurs et militaristes.
Les socialistes et laïcs doivent composer avec un climat hostile et une opinion très majoritairement anti-dreyfusarde. A l’approche du procès en révision du capitaine Dreyfus, programmée à Rennes en 1899, les actes malveillants et antisémites se multiplient. Les ouvriers syndiqués sont très largement dreyfusards, à l’inverse des étudiants qui organisent plusieurs manifestations devant le domicile de Victor Basch, professeur de philosophie à l’université de Rennes et fondateur de la section locale de la Ligue des Droits de l’Homme.
Le FC Rennais, le chouchou des notables
Le football breton balbutie encore ses premières passes. A l’image de ce qui se fait dans d’autres régions, sa pratique est d’abord l’apanage de rejetons bien nés, souvent anglophiles. Une cinquantaine de joueurs ont défendu les couleurs du FC Rennais entre ses débuts, jalonnés de rares matchs amicaux, et le lancement officiel du premier championnat de Bretagne en 1903. Entretemps, le F.C.R sera brièvement rebaptisé FC Armoricain avant de retrouver son nom d’origine. On y trouve essentiellement des étudiants en droit, en médecine et parfois en agriculture.
Le club, qui avait son siège au café de l’Europe, entretient des liens privilégiés avec la plus vieille société sportive de la ville, la bourgeoise Société des Régates Rennaises. Il a aussi les faveurs du docteur René Patay père et d’Albert Pavec, un avoué à la cour d’appel. Parmi les figures centrales du club, il y a les frères Henri et Maurice Faux, Albert Durocher, Maurice Moy – également connu comme artiste-peintre – ou encore le sportif complet, Alexandre Couchouren. Que des futurs médecins, avocats ou pharmaciens!
Si on ne parle pas encore formellement d’anarcho-syndicalisme à la période où a existé le FC Rennais, de 1896 à 1904, cette proximité avec la notabilité rennaise rend quand même assez improbable quelque lien avec la mouvance anarchiste ou libertaire, notamment présente au sein de la Bourse du Travail. Une chose est certaine: on ne parle pas d’un football d’ouvriers. Et pour cause, dans l’Hexagone, il faudra vraiment attendre l’après-guerre et la conquête sociale du week-end pour le voir se développer au sein du prolétariat, comme l’explique Alfred Wahl.
Mais alors, pourquoi Claude Loire a-t-il parlé de “mouvance anarcho-syndicaliste” au FC Rennais? Le mystère a certes été désépaissi, mais il faudra encore fouiller pour trouver le fin mot de cette histoire. En attendant, les couleurs rouge et noire perdurent au Stade Rennais, dans un foot business où l’identité est avant tout un argument marketing.

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