Coupe du Monde 2026: pour un boycott collectif, offensif et alternatif
Plus de matchs, plus de profits, plus d’exclus. Après la Russie et le Qatar, la Coupe du Monde 2026, majoritairement organisée dans des États-Unis en […]





« De Cava à la FIFA: le football ne peut pas être gouverné sans son peuple »
A Cava de’ Tirreni, près de Salerne en Campanie, le Cava United Football Club défend une autre vision du football, basée sur la propriété collective. Il évolue aujourd’hui en Prima Categoria (D6). Fort de sa devise “Il calcio è della gente” et en partant de sa propre histoire, le club réagit à la crise qui agite la FIFA. Il soutient la pétition internationale contre Infantino et promeut un changement à la base. Il est des nouvelles qui semblent venir de très loin et qui, pourtant, parlent précisément de nous. Le 20 août, une coalition internationale d’organisations de supporters a lancé une pétition demandant la démission du président de la FIFA, Gianni Infantino, ainsi qu’une réforme en profondeur de la gouvernance du football mondial. Parmi les premiers signataires figurent Football Supporters Europe, Football Supporters Africa, l’Independent Supporters Council d’Amérique du Nord ainsi que de nombreuses organisations nationales. L’information a également été relayée par Reuters. Cette demande fait suite à la crise suscitée par le projet visant à céder à des investisseurs privés une partie des intérêts commerciaux liés à la Coupe du monde. Mais la contestation dépasse largement ce seul projet et la seule personne qui en est à l’origine. Elle réclame davantage de transparence dans les décisions les plus importantes, de véritables contre-pouvoirs face au pouvoir exécutif, des mécanismes de contrôle indépendants et l’implication formelle des fédérations, des clubs, des ligues, des joueurs et des supporters. C’est à ce moment qu’une affaire qui semble, en apparence, lointaine arrive jusqu’à Cava de’ Tirreni. Non pas parce que le Cava United devrait se lancer dans chaque combat international. Ni parce qu’un club ancré dans son territoire devrait distribuer des bons et des mauvais points ou rendre des verdicts à distance. Mais parce que, dans ces revendications, nous reconnaissons une question qui nous accompagne depuis longtemps, avant même que le Cava United ne foule les terrains: qui a le droit de décider de la destinée du football? Une question posée bien avant nous À la fin de l’année 2009, nous avons commencé à étudier des expériences qui, à l’époque, semblaient presque incompréhensibles en Italie. Nous avons découvert des clubs reconstruits à la base, des associations démocratiques de supporters, des communautés capables de s’organiser pour défendre une histoire et participer à son avenir. Deux mots venus d’ailleurs sont alors entrés dans notre vocabulaire: Supporters Trust. Le principe était simple et, précisément pour cette raison, révolutionnaire: une personne, une voix. Le supporter n’était plus seulement le destinataire de décisions prises ailleurs, mais devenait un acteur organisé, informé et responsable. Il n’était plus un simple client que l’on sollicite lorsqu’il faut remplir un stade, acheter un maillot ou soutenir une campagne. Il devenait une partie prenante du football, dépositaire d’une mémoire, d’une passion, de compétences et d’un intérêt collectif. Le 2 juillet 2010 naissait alors “Sogno Cavese”. Quelques années plus tard, de cette démarche et de cette vision est né le Cava United. Non pas comme un aboutissement, mais comme un laboratoire en mouvement permanent, construit autour d’une conviction: un autre football n’était pas seulement possible, il était nécessaire. Depuis lors, nous avons tenté de transformer une phrase en une pratique quotidienne: “Le football appartient au peuple!” Pour nous, cela n’a jamais signifié que la passion devait remplacer la compétence, ni que chacun devait décider de tout. Cela signifie, et cela signifie toujours, que la compétence sans transparence ne suffit pas et que ceux qui font vivre un club, qui le soutiennent dans les bons moments et surtout dans les périodes difficiles, qui transmettent son identité, ne peuvent être exclus de tous les lieux où se décide son avenir. Du stade de quartier aux sommets du football mondial Les dimensions sont différentes, mais le principe reste le même. Il vaut pour un club amateur comme pour la FIFA. Il vaut lorsqu’il est question de l’avenir d’un stade de quartier comme lorsqu’il s’agit de décider du patrimoine économique, sportif et culturel que représente la Coupe du monde. Lorsque des décisions susceptibles de transformer le football sont préparées loin de ceux qui le font vivre, le problème n’est pas seulement celui de la communication. C’est un problème de gouvernance. Lorsque la consultation intervient après la décision, ce n’est pas de la participation. Lorsque le pouvoir ne rencontre aucun contre-pouvoir, la communauté du football devient un public que l’on informe une fois les décisions prises. Depuis plus de vingt ans, le mouvement des Supporters Trust défend une vérité qui se retrouve aujourd’hui au cœur de la crise de la plus haute institution du football mondial: les supporters ne sont pas un élément décoratif du jeu. Ils ne sont pas un décor que l’on exhibe lors des grandes occasions. Ils ne sont pas une ressource émotionnelle que l’on transforme en valeur économique sans leur reconnaître une voix et des responsabilités. Les supporters font partie du football. La position du Cava United Cet article ne constitue pas, à lui seul, une adhésion formelle du Cava United à la pétition. Il ne préjuge pas non plus d’une concertation que nous considérons nécessaire avec Supporters in Campo et au sein de nos propres instances. Mais sur les principes, nous n’avons pas besoin d’attendre. C’est pourquoi le Cava United ne peut que se ranger du côté d’une gouvernance transparente, démocratique et responsable; d’une véritable consultation, et non d’un simple exercice rituel; de règles capables de limiter la concentration du pouvoir; et d’une implication durable des supporters dans les décisions qui façonnent l’avenir du football. Ce n’est pas une position que nous adoptons aujourd’hui par opportunisme. Elle s’inscrit dans la continuité fidèle des valeurs que nous avons choisies il y a de nombreuses années et que nous n’avons jamais abandonnées ni adaptées pour servir des intérêts ou accepter des compromis. Nous avons choisi de passer de la protestation à la proposition, de la passion à la prise de responsabilité, du supporter-client au supporter-participant. Les personnes changent. Les fonctions passent. Les institutions ne restent crédibles que si elles acceptent le contrôle, le débat et la responsabilité. …
A Boudjam au Maroc, la mémoire de Fadma Ouharfou honorée lors d’un match
Le 17 août dernier, à Boudjam dans la région de Tinghir, des supporters ont profité d’un match amateur pour rendre hommage à la martyre Fadma Ouharfou, morte en 1976 dans les prisons du régime d’Hassan II. Leur action a une portée mémorielle importante, et met en lumière une figure trop méconnue de l’histoire de la gauche radicale marocaine et de la répression d’État dans les années 70. L’art du tifo protestataire ne se cantonne pas aux métropoles du royaume. La petite commune rurale de Boudjam, située à plus de 2000 mètres d’altitude dans le Haut Atlas oriental, en est témoin. En terre berbère, dans cette région défavorisée qu’on associe souvent au “Maroc oublié”, les supporters du club sportif de Boudjam ont ainsi déployé un tifo à l’effigie de Fadma Ouharfou. A côté de son portrait, sur une banderole en arabe, on peut lire: « Une martyre dans la memoire Aït Hdiddou ». Née dans les années 30 à Sountate, dans l’actuelle province de Midelt, cette femme amazigh est devenue un visage peu connu, mais très symbolique, de la répression politique dans le Maroc des années 1970, sous le règne d’Hassan II. Son père, Mouha Ouharfou, était un représentant politique de la gauche marocaine et une figure de la résistance à l’occupation française. Il a été arrêté dans le contexte de la vague répressive de 1973, condamné à mort par le tribunal militaire de Kénitra et exécuté en 1974. Début mars 1973, l’Atlas a en effet été le théâtre d’une tentative de déclenchement d’une insurrection initiée par les guérilla clandestine du Tanzim, la branche armée de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP). L’objectif était de renverser le régime d’Hassan II, mais le projet a été écrasé, presque immédiatement, par les forces marocaines. “Rappeler ses sacrifices et faire revivre son nom” Fadma a été arrêtée en 1973, au domicile familial, en même temps que son frère et sa mère, dans le cadre de la répression qui suivit l’insurrection du Tanzim. Officiellement, les autorités la soupçonnaient d’avoir aidé des membres du groupe armé recherchés dans la région, notamment Saïd Oukhouya. “Elle a été torturée pendant huit jours dans un café qui porte le nom de Baro, à Bouzmou. Elle a ensuite été transférée à Corbis et Derb Moulay Cherif avant d’être placée au centre d’Agdez. C’est là-bas qu’elle a trouvé la mort, le 20 décembre 1976”, explique l’historien Lahcen Aït Lafqih. Fadma avait 52 ans. Même si son cas a ensuite été reconnu dans le cadre du processus de « justice transitionnelle », les responsables individuels de sa mort n’ont jamais fait l’objet de poursuites. L’État a fini par intégrer l’histoire de Fadma Ouharfou au processus de réparation et le Conseil National des Droits de l’Homme a soutenu des projets de préservation de sa mémoire et a fait réhabiliter le cimetière d’Agdez où se trouve sa tombe. Mais pour sa famille et ses descendants, ça reste très insuffisant. Suite à ce tifo, dans un message publié sur les réseaux sociaux, le petit-fils de Fadma a expliqué qu’il était temps de lui rendre “la place qu’elle mérite dans notre histoire, de rappeler ses sacrifices et de faire revivre son nom, dont la mémoire a été sciemment effacée. Son corps, retrouvé sous les tortures, constitue une preuve irréfutable que le sang des hommes libres ne se répand jamais en vain. Sa mémoire collective doit être honorée et demeurer une source de fierté pour les générations à venir.” Article écrit avec Biriebi
La reprise du football en Palestine annoncée pour le 4 septembre. Dans quelles conditions?
La Fédération Palestinienne de Football (PFA) a annoncé que la reprise du football de clubs était prévue le 4 septembre prochain, après quasiment trois ans d’interruption, sous la forme d’un tournoi. Alors qu’Israël ne compte pas mettre un terme à sa guerre génocidaire à Gaza, reprendre le football de compétition est une forme de résistance symbolique, malgré d’importants points d’interrogation. Trois ans après le déclenchement de la guerre génocidaire en représailles au massacre du 7 octobre, cette annonce soulève autant d’enthousiasme que de questions. Au vu de ce contexte, dans quelles conditions le football va-t-il pouvoir reprendre en Palestine ? Pour le moment, il ne s’agit pas de la reprise des championnats officiels, mais d’une compétition transitoire, sous la forme d’un tournoi: la Thousand Martyrs’ Cup (la “Coupe des Mille Martyrs”), qui doit débuter le 4 septembre. Comme son nom l’indique, cette compétition rend hommage aux membres de la communauté sportive palestinienne tués par l’armée israélienne ces trois dernières années. Il n’y aura pas de montée ni de relégation. Selon le souhait de la PFA, il devrait concerner l’ensemble des territoires palestiniens: la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem. Dans une bande de Gaza détruite à 80%, avec la quasi totalité des infrastructures sportives inutilisables, cet objectif va être délicat à tenir. Première pierre d’une reconstruction du football palestinien Les principaux clubs gazaouis se sont déclarés prêts à participer malgré cette absence d’installations en état, mais ils ont récemment réussi à reprendre une activité footballistique à travers des évènements ponctuels et l’organisation en juillet dernier du championnat de beach soccer sur le terrain du club maritime. Mais il est évident que la condition sine qua non pour participer à cette Thousand Martyrs’ Cup repose sur la possibilité matérielle et sécuritaire de jouer. La PFA doit notamment composer avec les épineuses questions des déplacements empêchés, mais aussi de l’état des terrains et des moyens financiers des clubs. Le financement serait un des problèmes majeurs. Les clubs, qui ont très peu de ressources, devraient recevoir de l’aide de l’Autorité palestinienne, voire bénéficier de certains programmes de la FIFA et de l’AFC, afin de fournir aux clubs un minimum pour les joueurs et les déplacements, mais aussi la remise en état des installations. Cette date du 4 septembre est voulue comme la première pierre d’une reconstruction progressive du football palestinien, sans garantie réelle que tous les matches pourront se jouer. La présence des clubs de la bande de Gaza est forcément incertaine. Ce tournoi a une évidente portée symbolique, la reprise du football devient l’expression d’un peuple qui se tient debout, malgré plus de 70 000 morts, dont un nombre important d’enfants.
« Ils veulent nous retirer notre terrain »: soutien à la Popolare Trebesto
En Italie, la Ville de Lucca menace d’expulser la Popolare Trebesto du Stadio Bardo de Sorbano, sur lequel ses équipes jouent depuis six ans. Le club auto-organisé et auto-financé se dit prêt à lutter pour défendre un lieu qui fait désormais partie intégrante de son histoire. Le club alternatif toscan, “né de rien et né sans rien”, sort pourtant d’une belle saison, manquant la montée en Seconda Categoria d’un cheveu. Qu’est-ce qui lui vaut d’être aujourd’hui mis en péril par la municipalité? Depuis 2020, la Popolare Trebesto partage la concession du Stadio Bardo avec l’AC Luccasette. Or, ce dernier a décidé d’y renoncer. Une décision qui entraînerait automatiquement la remise en cause de l’ensemble de la concession “avec effet immédiat, sans même pouvoir bénéficier du préavis de six mois prévu par l’article 32”, précise le club qui s’attend à recevoir une notification officielle d’expulsion dans les prochains jours. Mais la Popolare Trebesto ne compte pas se laisser faire. “Lorsque nous sommes arrivés sur ce terrain il y a six ans, le Stadio Bardo était un espace abandonné, dans un état de délabrement avancé. Nous l’avons rendu à la ville, entièrement réhabilité, grâce aux sacrifices et aux investissements de toutes nos adhérentes et de tous nos adhérents, qui en font chaque jour un lieu vivant et une richesse pour le territoire”, rappelle le club dont le modèle est une antithèse du football dominant. Il ne perçoit en effet aucune subvention et repose intégralement sur le soutien de ses membres. Au cours de ces six dernières années, la Popolare Trebesto a assumé l’intégralité des dépenses liées à l’installation sportive, ce que l’AC Luccasette a reconnu. La jeune histoire de la Popolare Trebesto est intimement liée au Stadio Bardo. “Il existe des lieux qui sont bien plus qu’un simple terrain de football. Ce sont des espaces rendus à la ville alors que tout le monde les avait oubliés. Des lieux où l’on grandit, où l’on tisse des liens, où l’on pratique un sport accessible, inclusif et populaire.” Le club créé en 2018 dénonce “un choix politique délibéré” de la municipalité de Lucca, conquise en 2022 par l’alliance de l’extrême droite et du centre. Elle ne semble pas disposée à lui attribuer la concession du Stadio Bardo. “On nous explique aujourd’hui que le terrain ne fera pas l’objet d’un nouvel appel à candidatures parce que des travaux de réhabilitation devront être réalisés.” Une justification hypocrite, tant le club a sollicité la mairie à maintes reprises pour engager ces travaux nécessaires. Sans réponse. Cette séquence montre surtout que pour disposer d’un équipement sportif dans la commune de Lucca, il ne suffit pas de présenter un projet sérieux au service du territoire. “Ce qui compte avant tout, c’est d’être dans les petits papiers de l’administration.” Le maire, Mario Pardini, fait-il payer à la Popolare Trebesto ses engagements en faveur d’un sport populaire, antiraciste, antifasciste et antisexiste? Toujours est-il qu’à un mois du début des championnats, la centaine de footballeurs et footballeuses du club – dont la seule et unique équipe féminine de football de la ville de Lucca! – ne sait toujours pas où ils s’entraîneront et joueront la saison prochaine. Les prochaines semaines seront décisives. Avec cette bataille, le club l’affirme: “ce n’est pas seulement une installation sportive qui est défendue, c’est une certaine idée de la communauté.”
Ceuta: Une footballeuse marocaine parmi les victimes
Depuis quelques jours, des dizaines de milliers de Marocains traversent la frontière menant à l’enclave espagnole de Ceuta. Au moins 57 personnes sont mortes dans cette action massive et désespérée. Parmi les victimes: Faten Ben Omar El Azizi, joueuse du Moghreb Athletic de Tanger et ancienne pensionnaire du Moghreb de Tétouan. Comme Melilla, l’autre enclave espagnole au Maroc, Ceuta (Sebta en arabe) est un symbole de l’Europe forteresse, et de la violence des politiques migratoires vis à vis des populations africaines. Ces deux enclaves sont des résidus tenaces de la colonisation espagnole au Maroc. Elles servent aujourd’hui de pointe avancée de l’Espace Schengen sur le continent africain. Ces territoires constituent une porte d’entrée en Europe pour celles et ceux qui cherchent à fuir un quotidien précaire, quitte à risquer sa vie pour y arriver, comme pour Faten Ben Omar El Azizi. Suite à ce décès tragique de la footballeuse du Moghreb de Tanger, l’Union Marocaine des Footballeurs Professionnels (UMFP) a envoyé un message de condoléances au nom de Mustapha El Hadaoui, son président, et de l’ensemble des membres du syndicat, adressé à la famille, aux proches et aux coéquipières de Faten. Elle fait partie des 57 victimes recensées à ce jour. Un bilan qui pourrait malheureusement être revu à la hausse. Les autorités espagnoles précisent que certaines personnes se sont noyées et que d’autres ont été écrasées en tentant d’escalader la digue qui soutient la clôture frontalière. Ces derniers jours, ce sont quelques 60 000 ressortissants marocains qui sont parvenus à traverser la frontière et entrer à Ceuta. Selon le gouvernement espagnol, qui a approuvé le déploiement de l’armée dans l’enclave, plus de 48 000 d’entre eux auraient déjà été expulsés de façon sommaire en direction du Maroc. De son côté, l’Union européenne aurait proposé le soutien de Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières, responsable de dizaines de milliers de morts en Méditerranée, selon le média La Izquierda Diario qui parle “d’escalade réactionnaire”. Dans le viseur, le gouvernement socialiste qui reprend une à une les exigences de l’extrême droite pour “gérer” cette crise.
Marcelo Bielsa, le dernier existentialiste du football
L’élimination par la petite porte de l’Uruguay à la Coupe du monde a signé la fin de l’aventure de Marcelo Bielsa à la tête de la sélection. Au-delà de la simple photographie du résultat sportif, Migue Fauré – du média chilien Revista de Frente – salue cette conception du football dont l’entraîneur argentin est un des derniers représentants actifs, à rebours d’une industrie dominée par le spectacle, l’argent et la logique de la performance immédiate. “Les buts ratés, c’est le football… c’est pour ça qu’on en tombe amoureux.” C’est ainsi qu’il a fait ses adieux à l’Uruguay : seul, retranché derrière les micros. Le cortisol à son comble et les flèches des médias braquées sur son visage. La douleur encore à vif d’une élimination prématurée, il s’est présenté, en première ligne, assumant la responsabilité de ses joueurs. Quelques heures plus tôt, une offrande d’Olivera au Cap-Vert et un Muslera aux gants savonneux face à l’Espagne avaient éliminé la Celeste d’une nouvelle Coupe du monde. Erreurs tactiques ? Mauvaise organisation ? Changements mal inspirés ? Oui. Tout cela, et un peu plus encore. Mais aussi la solidité et la malice d’adversaires réputés plus modestes, qui l’ont contraint à se découvrir, au détriment de son arrière-garde. Le Mondial de Bielsa ne se mesure pas à l’aune de ces critères, mais à celle des dernières leçons fécondes qu’il a dispensées au milieu d’un désert d’idées. Son visage baissé sur la photo officielle semble témoigner d’une défaite symbolique. Les jours qui ont suivi n’ont fait que lui donner raison: Trump faisant retirer le carton rouge (pour des raisons de “gros sous”) à un joueur américain qui – ô surprise ! – est le meilleur buteur de la sélection. Tout comme les pauses fraîcheurs transformées en interminables tunnels publicitaires. “Je ne suis pas un modèle”, a lancé el Loco, à la fois comme une excuse et comme une protestation. Au milieu de sélections composées de ce qu’il appelle des « millionnaires prématurés »: des gamins qui, à vingt ans, ne jouent plus que pour les caméras, leur avenir étant déjà garanti par leur compte en banque avant même d’avoir atteint cet âge. Non, un modèle, jamais. Pourtant, cette photo où il baisse les yeux est vite passée du statut de mème à celui d’icône. Quoi qu’il en soit, elle était bonne à vendre. Que fait un homme comme lui au milieu des projecteurs et des confettis ? Il joue les rabat-joie, évidemment. Il est cette voix qui rappelle encore qu’entraîner, c’est éduquer. Former. Ce n’est pas un hasard si, dans le football, on continue d’appeler l’entraîneur « le prof ». Bielsa est arrivé à cette Coupe du monde en sachant qu’il serait l’inclassable. La voix discordante. Le porte-voix d’une morale venue d’un autre siècle. Ou d’une autre planète. Bielsa est simplement un homme qui voit dans son métier un travail parmi d’autres. C’est ce qui le met sur un pied d’égalité avec tous ceux qui l’entourent : le journaliste qui le harcèle de questions, le jardinier qui veille sur la pelouse hybride, la photographe qui l’invite à prendre la pose. Et c’est en travailleur qu’il revendique le droit de réfléchir au sens humain de ce qu’il fait. De se penser lui-même. Dans son discours, Bielsa trace une frontière entre deux manières d’être au monde : fonctionner ou exister. D’un côté, la réussite qui vous ouvre les portes de la finale ; de l’autre, l’échec qui vous fait grandir en tant qu’être humain. D’un côté, la victoire sous les projecteurs, arrosée de Coca-Cola; de l’autre, l’apprentissage et la dignité du métier. L’Uruguay n’a pas été à la hauteur, point final. Ça fait mal, évidemment. Mais qu’en sait un journaliste qui ne l’interroge que sur ses choix ? “Vous traitez le temps de l’angoisse comme s’il obéissait au même rythme que celui du bonheur”, a-t-il conclu lors de sa dernière conférence de presse. Ils ne comprendront pas, Loco. Laisse-les donc. Le dernier Don Quichotte du football vient de refermer la porte derrière lui, sans jamais salir le ballon. Cette fois, les moulins ont gagné.
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