Fin novembre, un avis de démolition du terrain a été émis par l’armée israélienne. Une pétition en ligne appelant à le sauver a été lancée par des jeunes du camp de réfugiés d’Aida, à Bethléem en Cisjordanie. Ils défendent “un rare espace de sécurité au milieu des incursions militaires israéliennes hebdomadaires, souvent marquées par l’usage de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de munitions réelles.”
“Ce n’est pas moi qui ai annoncé la nouvelle aux enfants, ce sont eux qui me l’ont annoncée”, a expliqué Muhannad Abu Surour à Middle East Eye. Arrivés en avance pour l’entraînement matinal, ils ont découvert l’avis accroché à la grille d’entrée. “La nouvelle s’est répandue très vite, tant ce terrain est important. Les enfants sont venus chez moi, frappant à ma porte, pour me dire ce qui s’était passé”, a ajouté le coordinateur du programme sportif du Aida Youth Center.
Divers médias, dont l’AFP, ont pu consulter l’avis de démolition émis par le COGAT – l’organisme du ministère israélien de la Défense chargé d’administrer les zones occupées de Cisjordanie – qui prétexte une absence de permis de construction et l’interdiction de construire le long du mur de séparation. Une version réfutée par la municipalité de Bethléem qui explique louer ces terres à l’Église arménienne depuis plus de vingt ans et les mettre à disposition du comité populaire du camp d’Aida.
Plus qu’un terrain, un espace de “soulagement psychologique”
Construit en 2021, ce terrain synthétique de petite taille bénéficie à plus de 500 enfants et adolescents palestiniens, garçons et filles, qui s’y entraînent et nouent des liens autour du ballon. Ce n’est pas qu’un simple équipement sportif. Surplombé par l’imposant mur, haut de 8 mètres, il est une bouffée d’air, au sens propre comme au figuré, dans ce camp surpeuplé. “Les rues sont étroites, on n’a pas d’autre endroit où respirer”, ajoute Saïd al-Azzeh, président du comité populaire du camp. Abu Surour parle lui d’un “espace de soulagement psychologique face aux conditions difficiles et à la situation sécuritaire”.
C’est une fenêtre par où les jeunes peuvent s’échapper un instant de leur quotidien étouffant et anxiogène. “La vie dans le camp est compliquée, à cause des restrictions, mais aussi parce que l’on vit très près de ses voisins. Il n’y a aucune intimité. Et quand on regarde dehors, on ne voit que le mur qui nous entoure. C’est épuisant”, explique Salma Al-Azzam, jeune footballeuse qui s’y entraîne trois fois par semaine.
Mis en place en 1950, pour accueillir les familles palestiniennes chassées de leur terre lors de la Nakba, le camp d’Aida abrite aujourd’hui environ 7000 personnes entassées sur un demi-kilomètre carré, dont environ 2500 enfants. Entouré de checkpoints et de miradors militaires israéliens, Aida est fréquemment la cible de raids de Tsahal. Il y a quelques années, l’UNRWA a qualifié le camp comme la zone la plus exposée aux gaz lacrymogènes au monde. “Pour nous, le terrain est un endroit où relâcher une partie de cette pression”, poursuit Salma.
L’objectif est de priver les Palestiniens de tout
“Ce terrain est le seul espace ouvert que nous avons. Si on nous le prend, on prive les enfants de leurs rêves”, défend encore Abu Surour. “S’il n’existait pas, on jouerait dans la rue, voire on ne jouerait pas du tout”, témoigne pour sa part Abdallah al-Ansourour auprès de l’AFP. Ce jeune footballeur de 18 ans, natif d’Aida, parle du terrain comme d’une “bouée de sauvetage” qui lui permet aujourd’hui de postuler aux sélections nationales. “Oui, le mur est là, on a l’impression d’être dans une prison. Mais malgré tout, le plus important est que le terrain reste et que les enfants continuent de jouer”, estime Mahmoud Jandia, un des entraîneurs. “Si le terrain est démoli, tous les rêves des enfants seront démolis.”
Joueuse d’Ittihad Sports Club et internationale palestinienne sélectionnée en 2024 pour le Championnat ouest-asiatique U17, Noor Abu Ghuneia y a touché ses premiers ballons. “Nous disions toujours que nous nous y entraînions pour pouvoir représenter la Palestine à l’étranger. Mais il y a tellement peu d’espaces ouverts qu’on ne trouvera pas d’autre endroit où construire un nouveau terrain. S’ils le démolissent, alors nous ne pourrons plus jouer.”
De son côté, la municipalité de Bethléem explique avoir engagé des avocats et déposé des recours juridiques, sans succès. Le terrain est un exemple du harcèlement permanent d’Israël sur les habitants des territoires occupés. “Nous pensions que, par le biais de projets d’intérêt public et d’aires de jeux, nos enfants pourraient au moins les utiliser. Nous en avons fait bon usage, mais les Israéliens n’aiment pas que quelque chose de positif profite à qui que ce soit. Ils ne veulent ni terrains de jeux, ni constructions, ni aucune activité sur ces terres”, déplore le conseiller municipal George Juha.
Appel à la solidarité internationale
Une des peintures du mur montre deux enfants en train de jouer au football, dont l’un porte le maillot du club chilien Club Palestino, sous une carte du territoire historique de la Palestine et le slogan “Unité, liberté et justice” en anglais, en arabe et en espagnol. Le célèbre club représentant la communauté palestinienne au Chili a récemment initié un partenariat avec le Youth Center d’Aida, fournissant des équipements sportifs et organisant des échanges entre les clubs. Le sport reste un vecteur de solidarité internationale avec le peuple palestinien.
En France, la FSGT a fermement condamné cette décision dans un communiqué et réaffirmé sa “solidarité totale avec le Aida Youth Center, partenaire précieux avec lequel elle développe la coopération avec les villes de Grenoble, Grigny et Strasbourg.” Les jeunes d’Aida comptent sur la solidarité internationale pour sauver leur terrain. “Si des millions de personnes à travers le monde s’expriment, les supporters, les joueurs et les athlètes suivront. Des responsables comme Infantino ou Čeferin ne pourront plus détourner le regard. Lorsque le monde du football se mobilise, la FIFA, l’UEFA et les gouvernements écoutent”, espèrent-ils.

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