Les appels au boycott émanant d’initiatives militantes sont rarement suivis par les fédérations et les joueurs. Le Mundial 78 en Argentine, disputé sous la dictature de Videla, en est l’illustration. “On ne jouera pas au football entre les camps de concentration et les chambres de torture!”, clamait la campagne pour le boycott.
Comme la Coupe du Monde 1934 en Italie et les JO de Berlin en 1936, un événement sportif majeur allait servir de caution à une dictature fasciste. Attribuée à l’Argentine douze ans plus tôt par la FIFA, l’organisation de la Coupe du Monde 78 a donné lieu à une mobilisation internationale en faveur du boycott. Cette question s’est rapidement posée après le coup d’état de Videla en mars 1976. À cette époque, le continent sud-américain est gangréné par les régimes fascistes, soutenus par les États-Unis. Coordonnées au sein de l’Opération Condor, ils s’épaulent dans leur “guerre sale” visant à éradiquer toute dissidence politique. Des années de répression féroce, de torture systématique, d’assassinats politiques et de disparitions forcées. Vente d’armes et coopération sécuritaire: le gouvernement et le patronat français entretiennent aussi des liens étroits avec la dictature argentine. On apprendra plus tard, grâce aux travaux de Marie-Monique Robin, l’influence de la doctrine française de contre-insurrection façonnée durant les guerres coloniales en Indochine et en Algérie.
Le Mundial des tortionnaires
Videla a bien compris la puissance du football et compte bien utiliser l’organisation de la Coupe du Monde comme un gage de respectabilité sur la scène internationale. Du sportwashing avant l’heure. Le COBA – pour Collectif pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la Coupe du monde de football – a été créé en décembre 1977, dans la foulée de la qualification des Bleus après un match contre la Bulgarie. Pour l’occasion, des membres du Comité de soutien aux luttes du peuple argentin (CSPLA) sont présent aux abords du Parc des Princes pour distribuer un tract titré “Argentine 77, championne du monde de la terreur d’État”. C’est ce petit noyau de militants français qui ayant vécu en Argentine – “pas du tout connaisseur du football”, selon François Gèze, un de ses animateurs – qui sera à l’origine du COBA. Dans la bataille, on retrouve aussi la revue Quel Corps? et sa “théorie critique du sport”.
“Seule réponse conséquente et responsable”, l’appel fondateur du COBA a été lancé autour d’un objectif prioritaire: faire pression pour que l’équipe de France ne se rende pas en Argentine. Il s’adresse à tous les sportifs, aux amateurs de football et aux journalistes, mais aussi aux différentes organisations syndicales, politiques et de jeunesse et à leurs militants. Le slogan de la campagne ne manque pas d’impact: “Pas de football entre les camps de concentration”. A quelques encablures de l’Estadio Monumental – antre de River Plate et point névralgique de la compétition – se trouve le “pire centre de tortures du pays”: la Escuela de Mecánica de la Armada (l’École de mécanique de la marine), ou ESMA. Ce symbole du terrorisme d’état argentin est le siège des tortionnaires du “GT 3.3”, que le COBA qualifie de “Gestapo argentine”.
C’est là que “des centaines d’hommes et de femmes ont été atrocement suppliciés, brûlés au chalumeau, coupés vifs à la scie électrique, écorchés vivants, etc. C’est aussi de l’École de Mécanique que décollent les hélicoptères qui vont jeter les corps mutilés dans les eaux du Rio de la Plata ou de l’Atlantique.” Au moment de la naissance du COBA, environ 10 000 assassinats avaient déjà été commis par les forces armées. Amnesty International comptabilisait aussi au moins 8000 personnes emprisonnées, bien souvent sans aucune procédure, et 15 000 disparitions forcées. Pour le collectif, se rendre en Argentine pour la Coupe du Monde, c’est cautionner les exactions commises par la junte militaire.
PCF et CGT dénigrent le boycott
La campagne du COBA regroupera essentiellement des militants politiques et syndicaux d’extrême gauche ou anarchistes, en lien avec les actions menées sur place par les organisations de classe argentines: grèves, sabotages ou manifestations comme celles des mères de détenus et disparus. Dans l’Hexagone, environ 200 collectifs locaux portent l’appel au boycott du Mundial, à travers de nombreux meetings et manifestations. Le COBA édite aussi un journal de lutte diffusé à plus de 120 000 exemplaires: “L’épique”, pastiche du quotidien sportif “L’équipe”, dont la grande majorité de la rédaction est opposée au boycott. “Soutenues ou combattues, les informations et les positions développées par le COBA ont permis que la situation en Argentine soit connue de large part de la population”, souligne Christian Mahieux dans la revue Les Utopiques.
Cependant, à l’exception de rares structures de la CFDT, les organisations traditionnelles snobent le mouvement. Alignée sur la position du Parti Communiste Français (PCF), la direction de la CGT considère “qu’il y a mieux à faire que le boycottage”. Réflexe “anti-gauchiste” d’une organisation qui transpire encore à grosses gouttes tout son ADN stalinien. La CGT reprend la rhétorique de Georges Marchais du bon boycott, celui du régime d’apartheid sud-africain, opposé au mauvais boycott des tortionnaires argentins. Voix de son maître, L’Humanité rajoutera une couche, accusant les pro-boycott “d’agir plus par anticommunisme que pour des raisons d’ordre moral ou par souci des droits de l’homme”. Cette attitude s’explique aussi, et surtout, par le fait que l’Argentine est alors “le premier partenaire commercial de l’URSS en Amérique latine”, comme le rappelle Christian Mahieux.
Seules quelques grandes figures intellectuelles associeront leur nom au boycott comme Marguerite Duras, Roland Barthes, Jean-Paul Sartre ou encore Louis Aragon. Le retrait de l’équipe de France n’a, sans surprise, pas eu lieu. La lâcheté et le chauvinisme l’ont emporté, retranchés derrière du sport. Le monde du football s’est, dans les grandes largeurs, montré insensible à la situation, à l’image d’un Michel Platini de 23 ans capable d’affirmer qu’il irait à Buenos Aires “à la nage s’il le faut”. Maigre consolation, les Bleus se feront sortir de la compétition dès le premier tour. L’Argentine soulèvera la coupe après un parcours entaché de favoritisme. L’élite du football mondial avait choisi son camp.

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