Combat contre la multipropriété à Strasbourg: entre censure et recherche de nouveaux outils de lutte

(©photo/Félix B.)

Iels étaient près de 800 à défiler ce dimanche 18 janvier, en amont du derby contre Metz. Toustes ces supporter·ices strasbourgeois·e s’étaient réuni·es à l’appel de 4 organisations (la Fédération des supporters du Racing club de Strasbourg Alsace, les Ultras Boys 90, le Kop Ciel et Blanc et la Pariser Section) pour manifester contre la multipropriété qui touche leur club. Retour sur un mouvement qui dure depuis 2 ans.

« L’idée aujourd’hui c’est de faire une ouverture, les aspects les plus clivants ont été un peu poussés de côté pour faire quelque chose de plus mobilisant, ce qui a plutôt bien marché » estime Alexandre, porte-parole de la Fédération des supporters, satisfait de voir que la marche a réuni plus de monde que la précédente en avril dernier. Les associations de supporter·ices se sont mises d’accord en amont: pas de chant appelant au départ de l’actionnaire BlueCo, et pas d’appel à la démission du président, Marc Keller. « L’idée c’était de permettre à tous ceux qui sont contre la multipropriété, qui sont extrêmement inquiets, de venir se joindre à nous et de discuter. » Ce besoin de se montrer rassembleur arrive dans une période d’intensification du mouvement de protestation. Début janvier, en plein milieu d’une saison jusque là réussie l’entraîneur annonce son départ pour le club phare du groupe propriétaire, Chelsea, comme un symbole de la relégation des intérêts du RCSA derrière ceux du club londonien. En début de saison, déjà, c’était le capitaine de l’équipe qui avait annoncé son départ pour Chelsea. Pour certain·es, ces départs sont la preuve de plus que la multipropriété ne sert pas les intérêts de leur équipe.

Si la volonté affichée des groupes à l’origine de cette mobilisation est de se montrer rassembleur, c’est que la lutte contre les actionnaires ne fait pas l’unanimité dans les tribunes. Depuis le début du mouvement BlueCo Out, les personnes mobilisées ont essayé plusieurs modes d’action: banderoles, communiqués, marches, ou encore grève des encouragements qui voit les supporter·ices garder le silence pendant les 15 premières minutes de chaque match à domicile. « Il y a beaucoup de gens, en dehors de la tribune supporters et des ultras, qui pensent que les quinze minutes ne servent à rien. Mais on voit que c’est quand même un moyen de pression parce que Keller en avait parlé l’année dernière, et il en a reparlé en début de saison. Donc c’est qu’au final elle a un impact au niveau de la direction. Ça dérange dans les instances de Blue Co », explique Thomas, abonné depuis 9 ans et encarté aux Ultra Boys 90. Aurélie, abonnée avec un groupe d’ami·es depuis plusieurs années, regrette que cette grève des 15 minutes ne soit pas respectée par tout le monde: « Les gens ne respectent pas forcément le combat qu’on peut avoir […] on se fait siffler, on se fait huer, et c’est triste d’en arriver là alors qu’à la base les Ultra Boys 90 c’est ceux qui mettent l’ambiance, qui font le stade quoi. C’est dommage ». Le paroxysme de cette opposition entre supporter·ices s’est peut-être manifesté le 26 septembre dernier, lors de la réception de Marseille. Au début du match, une banderole est brandie en face de la tribune des Ultras strasbourgeois, avec un slogan clairement en opposition avec leurs revendications: « Tous unis derrière notre club: président, capitaine, joueurs et staff! » Pour Thomas, cette action était « vraiment faite par le club », qui aurait financé la fabrication de la banderole.

Le club strasbourgeois entretient ainsi un climat hostile envers les associations mobilisées contre son rachat par Blue Co, afin d’étouffer toute critique. En septembre, il a mis en place 7 mesures, parmi lesquelles la réinstallation de stadiers dans leur tribune, la vérification avant les matchs de toute banderole et la saisie de celles comportant des messages « politiques, idéologiques, philosophiques, injurieux, discriminatoires, portant atteinte à la dignité, ou susceptibles de nuire moralement ». Une banderole affichant “Non à la multipropriété” avait notamment été refusée. De la censure et de la répression, donc, à l’encontre de groupes qui ne peuvent plus réclamer le départ de l’actionnaire, critiquer le président, ou faire entendre une voix contestataire à l’intérieur du stade, et qui voient le dialogue rompu avec la direction. Sur les réseaux sociaux, chaque publication de l’un d’eux déclenche un torrent de réaction. Parmi les réactions, on peut lire « Fondamentalement vous n’êtes rien et le club ne vous doit rien. Si vous n’êtes pas content vous pouvez partir » ou encore « un supporter supporte un dirigeant dirige ». Cette situation interroge mais ne surprend pas dans le contexte politique fascisant: un groupement financier peut ainsi venir acheter un club qui avait jusque-là un ancrage local fort et y imposer sa politique. La propriété financière permet d’étouffer les voix contestataires pourtant bien plus anciennement attachées au club que lui, et tout cela sans susciter d’émotion. Un « dirigeant doit diriger » et tout le monde doit rester à sa place.

Quels outils pour cette lutte ?

« On est pas parfaits sur tout tout, on est preneur de toutes les bonnes idées, on a pas quinze ans de mobilisation derrière nous. Donc on apprend encore », explique le porte parole de la fédération, qui se réjouit que l’entente n’ait jamais été aussi bonne entre les groupes. « La répression a resserré les rangs ». Pour lui, inventer des manières de lutter « c’est complexe ». « A chaque fois il faut essayer de trouver quelque chose pour mobiliser. On reste petits: on essaye au maximum de retourner la puissance du club contre lui-même, c’est un peu du judo. Ils nous ont sanctionné, ils veulent contrôler nos banderoles avec un comité de censure avant les matchs, alors hier on a montré nos banderoles aux médias, pour montrer l’absurdité de leurs sanctions

(©photo/Félix B.)

La mobilisation peut-elle profiter de la campagne des municipales pour gagner en ampleur et trouver des portes-voix parmi les politiques? Rien n’est moins sûr, comme en témoigne cette tribune de soutien au président signée par tous les candidats du bloc central à la mairie de Strasbourg: de la maire sortante Écologiste, au candidat LR en passant par le PS et Horizons, pour lesquels « l’identité du club est intacte ». Pour Alexandre, ce n’est peut-être pas à l’échelon local qu’il faut s’investir: « on s’intéresse beaucoup à l’échelon national. Il y a une proposition de loi transpartisane [dénonçant un « risque de vampirisation ou de vassalisation de certains clubs »]. On sait qu’on a un problème et on sait que si on fait rien, là, dans 5 ans ou dans 10 ans le champ de France sera à 95 % que des équipes B de clubs anglais, et ça c’est un vrai problème. »

Pour mobiliser, il faut également parvenir à imposer un contre-discours, qui peut être celui de l’actionnariat populaire, du modèle allemand ou avec une participation plus poussée de supporters-dirigeants. En 2010, lorsque le club avait fait faillite et était redescendu en 5ème division, l’idée d’un actionnariat populaire s’était posée. Thomas nous explique que « quand Keller est venu avec son groupe de plusieurs entreprises locales, il y avait eu des petites discussions autour pour savoir si le noyau de supporters pouvait devenir vraiment actionnaire. Et ça c’est une demande que Keller a toujours refusé.» Alexandre raconte lui que « l’arrivée de Marc Keller avait été vue comme un soulagement, mais déjà à l’époque il y avait des gens qui avaient mis en garde en disant ‘‘attention, on rentre déjà dans un modèle plus classique de foot business avec un actionnaire’’».

N’en déplaise à celleux pour qui l’arrivée des millions d’euros de Blue Co est une bénédiction, le porte-parole imagine un avenir meilleur sans: « Je pense que si un jour on doit reconstruire quelque chose, la priorité sera de reconstruire un club sobre, qui vit sur ses ressources. […] Si le club ne dépense pas plus d’argent qu’il n’en gagne, il a pas spécialement besoin d’avoir un actionnaire qui assure ses fins de mois. Ensuite, parmi ces actionnaires qui seraient attachés sur long terme avec le club il pourrait y avoir des supporters, au côté d’entreprises locales, au côté d’acteurs locaux. On est à Strasbourg, on regarde évidemment ce qu’il se passe de l’autre côté de la frontière. Il y a un exemple qui marche super bien à Fribourg à 60 km d’ici: les actionnaires de Fribourg personne ne sait qui c’est parce que personne n’a besoin de savoir qui c’est! C’est l’association de supporters et après c’est des entreprises locales qui considèrent que c’est un morceau de leur patrimoine local. […] Ils ont des bonnes années, ils ont des moins bonnes années mais ils sont toujours là. Et les supporters ne sont pas en train de se demander ce qu’il va se passer dans 5 ans ou dans 10 ans. Nous c’est exactement ça qu’on vise. On ne demande pas mieux. Et on se méfie de tous les rêves de gloriole où on nous raconte qu’on va jouer la coupe d’Europe etc. On est Strasbourg, on sait qu’on aura des années un peu moins bien, mais c’est pas grave. C’est le sport en fait

Et si l’enfer de la multipropriété était l’occasion rêvée d’aller plus loin et d’imposer un autre modèle que celui du foot business?

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