Comprendre la “crise des droits télé” dans le football français

Depuis 2020, la LFP est confrontée à une dévalorisation significative de ses droits audiovisuels. Comment en est-on arrivé à ce qui s’apparente à une crise structurelle? Les soubresauts répétés des dernières saisons affaiblissent la thèse de l’accident. Le problème ne se résume pas à une défaillance des diffuseurs: c’est un modèle économique à revoir. 

Le modèle d’un grand nombre de clubs français repose sur une forte dépendance à l’argent des diffuseurs. Selon la DNCG, en dehors du Paris Saint-Germain et des clubs qualifiés en Europe, les droits télé représentent plus de la moitié des revenus des clubs, atteignant parfois près de 70% chez ceux qui ont peu de recettes billetterie et des sponsors moins lucratifs. Une tendance qui s’est accrue ces quinze dernières années. Le choc provoqué par la pandémie de Covid-19 a été un révélateur brutal des limites et de la fragilité du modèle sur lequel est basé le football professionnel hexagonal, déjà à flux tendu. Contrairement à leurs homologues anglais, ils pâtissent d’un manque cruel de diversité de revenus. L’écart le plus révélateur se situe au niveau des droits internationaux. Quand la diffusion de la L1 repose quasi exclusivement sur le public français, la Premier League génère des revenus audiovisuels conséquents à l’étranger.

Le mirage Mediapro comme point de départ

Mieux comprendre cette crise des revenus télévisuels dans le football français implique de revenir quelques années en arrière. Quand la LFP – chargée de vendre son “produit” phare, la Ligue 1 – pense avoir décroché le jackpot avec l’attribution de la majorité de ses droits pour la période 2020-2024 au groupe espagnol Mediapro, pour 780 millions d’euros par an. Avec les autres lots, le montant global des droits dépasse le milliard d’euros et se rapproche des standards de la Premier League anglaise. L’opération marque la rupture avec Canal+, partenaire historique marginalisé, qui ne sera pas sans conséquence par la suite.

Mais Mediapro rechigne assez rapidement à payer ses échéances, invoquant un nombre insuffisant d’abonnés ou encore le contexte sanitaire et les stades vides. Ses projections se sont de toute évidence révélées trop optimistes, bien éloignées du potentiel du football français et des habitudes en matière de consommation télévisuelle. En décembre 2020, soit cinq mois plus tard, le contrat est résilié par la LFP. La fermeture de la chaîne Téléfoot – lancée en août 2020 – est une catastrophe financière pour les clubs qui ont globalement bâti leur budget sur la base des droits initialement négociés avec Mediapro. C’est l’épisode fondateur de la crise chronique actuelle.

Un constat s’impose: l’offre était surévaluée, spéculant sur une croissance économique qui n’est jamais arrivée. Cet échec a plongé le football français et la commercialisation des droits de la Ligue 1 dans un enchaînement de solutions transitoires. Première en date au printemps 2021, avec Amazon Prime – et sa plateforme Prime Video – qui met environ 250 millions d’euros sur la table pour récupérer la diffusion de huit des dix matchs. Les deux matchs restants sont diffusés sur Canal+, un lot monnayé 332 millions d’euros par an. Ce traitement inéquitable aggravera le conflit entre la Ligue et la chaîne cryptée qui a longtemps dominé le marché, notamment avec l’exposition du match du dimanche soir, même après l’arrivée de BeIN Sports à partir de 2012.

Amazon, DAZN, les symboles d’une instabilité durable

Le contentieux avec Canal+, jalonné de procédures judiciaires, a participé à davantage fragiliser l’édifice. Cela aurait entravé la capacité de la LFP à faire jouer une concurrence crédible lors des différents appels d’offres qui ont suivi. La LFP s’est ainsi privée d’un acteur structurant. Après le crash Mediapro, les droits ont donc été bradés, loin du milliard attendu, mais l’accord avec Amazon a été salué comme un “sauvetage” portant la patte de Vincent Labrune, arrivé aux commandes de la LFP en 2020. Ce récit a beau être enjolivé, le prix à payer est sans appel: les revenus télévisuels du football français ont été divisés par deux, ouvrant une période d’austérité pour certains clubs déjà touchés par la crise sanitaire.

Après la parenthèse Amazon Prime, Labrune promet une relance de la dynamique commerciale sur la période 2024-2029 et annonce viser des droits négociés autour de 800 millions annuels. Un objectif à nouveau chimérique. C’est la plateforme britannique DAZN qui récupère la majorité des matchs de L1. Le montant total sera environ 300 millions en deçà. L’atterrissage est brutal. Labrune est pourtant conforté par les présidents de clubs, même si quelques dents commencent à grincer.

Fixé par DAZN à 29,99 euros par mois, l’abonnement d’entrée est jugé trop cher par le public. Malgré une revue de ses tarifs à la baisse, la chaîne passera sa saison à courir après les abonnés. Nombreux seront ceux qui privilégieront les contenus piratés, via le streaming ou l’IPTV. L’Arcom et le CSA ont publié une étude en 2025 qui confirme que près d’un Français sur cinq (18%) contourne les chaînes payantes par le piratage pour regarder du sport, principalement du football. Face à ce désaveu massif, DAZN va cumuler les pertes et rompre son contrat avec la LFP, moyennant une indemnité estimée entre 85 et 100 millions d’euros.

L’impossible valorisation des droits de la Ligue 1?

L’impression générale laissée dans la séquence en cours est celle de dirigeants qui courent encore après la manne évaporée dans la résiliation de l’accord avec Mediapro. Ce sera la justification du deal conclu en 2022 avec le fonds d’investissement CVC Capital Partners, vendu comme un moyen de sécuriser les finances. En échange de l’injection de 1,5 milliard d’euros, CVC a récupéré 13% des revenus commerciaux futurs de la LFP, pour une durée illimitée. Plébiscité par une large majorité des clubs professionnels, cet accord révèle une fuite en avant face à la crise. Cette “vision court-termiste” a aussi été vivement critiquée dans le rapport sénatorial sur la gouvernance du football professionnel français.

(©Johnny Fidelin/Icon Sport)

La saison 2025/26 voit la LFP opérer un changement radical avec la création de sa propre chaîne, Ligue 1+ qui assure la diffusion en direct de huit des neuf matchs. Le match restant est pour BeIn Sports. L’erreur de DAZN a été retenue et l’abonnement de lancement est à un prix abordable. Devenue à la fois organisatrice, productrice et distributrice de son produit, la LFP pense trouver dans cette formule un moyen d’atténuer la dépendance à des diffuseurs plus ou moins fiables. Une stratégie risquée qui ne règle pas la question centrale de la difficile valorisation des droits.

Pour accompagner ce virage majeur, la LFP a mis sur pied sa filiale commerciale LFP Media, avec l’aval de l’ensemble des clubs professionnels. Le retour sur le devant de la scène des droits audiovisuels d’une figure comme Nicolas de Tavernost, longtemps à la tête du Groupe M6, n’est pas anecdotique dans ce contexte. La LFP misait sur son expertise. Mais, après moins d’un an à la tête de LFP Media, il a jeté l’éponge devant le climat de tensions persistantes. Le camouflet de l’attribution des droits du Mondial 2026 à BeIN Sports plutôt qu’à Ligue 1+, qui s’était positionné, a été la goutte d’eau. Malgré 1,2 millions d’abonnés, l’avenir de la chaîne est en péril.

Dans ce paysage, Nasser Al-Khelaïfi, à la tête de BeIN Media Group et président du PSG, occupe une position stratégique, à la croisée des intérêts d’un diffuseur majeur et du club le plus puissant du championnat. Cette concentration des pouvoirs laisse songeur sur les rapports de force au sein du football français et les possibles conflits d’intérêts, comme l’a laissé entendre le président du RC Lens, Joseph Oughourlian, lors de la réunion houleuse pour l’attribution des droits TV, le 14 juillet 2024, dont les échanges ont été révélés par l’émission “Complément d’enquête”.

Pourquoi parler de crise structurelle?

Le décalage répété entre des valorisations fantasmées et la réalité d’un marché incapable d’absorber de tels montants permet de mieux comprendre la crise. Les fiascos successifs ont démontré qu’elle ne tient pas seulement aux défaillances des diffuseurs qui ne sont que le symptôme d’un modèle trop dépendant d’une rente télévisuelle devenue fluctuante et incertaine. Un modèle de facto fragilisé par son exposition aux soubresauts de l’économie de marché.

Alors que la viabilité et la rentabilité de ce système reposent sur un nombre d’abonnés suffisamment large, la fragmentation des droits et l’absence de diffuseur unique accentuent la lassitude des supporters. Le recours aux contenus piratés n’est pas seulement un manque à gagner ou une débrouille dans un contexte plus large de vie chère. C’est aussi le rappel que le football, vu comme un bien commun qui a été privatisé, ne peut pas survivre sans l’adhésion des fans. Un modèle de diffusion viable doit les impliquer.

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