Hier vitrine de l’unité africaine, la CAN est devenue un produit standardisé

(©Sky Sports)

A l’approche de la finale de la CAN 2025, c’est pour nous l’occasion de revenir sur l’histoire de la Coupe d’Afrique des Nations, de sa création motivée par des valeurs panafricanistes, jusqu’à sa soumission aujourd’hui aux règlements méprisants et brutaux de la FIFA.

Le football est arrivé en Afrique avec les colons. Dans l’empire français, la pratique restera réservée aux blancs jusqu’en 1920 parce que jugée “trop compliqué pour les nègres”, selon les dires du Général Jung, rapportés par le journaliste Saïd El Abadi dans L’Histoire du Football Africain. Les locaux finiront par s’approprier le jeu dans l’entre-deux-guerres et les joueurs africains seront de plus en plus appréciés pour leurs qualités “physiques et d’endurance” et envoyés vers la France et l’Europe. En 1938, selon El Abadi, il y avait 147 joueurs africains en Première et Deuxième division française, à l’image de Larbi Ben Barek, né à Casablanca et considéré meilleur joueur français de l’histoire jusqu’à l’émergence de Raymond Kopa.

Peter Alegi rappelle dans son ouvrage African Soccerscapes que le football en Afrique a autant servi l’impérialisme que la résistance. En effet, le contrôle du sport dans les grands empires européens a été très fort, ciblé comme un secteur fondamental pour le maintien de l’idéologie coloniale. Par exemple, Yidnekatchew Tessema, première légende du football éthiopien, et qui deviendra président de la Confédération Africaine de Football (CAF) entre 1972 et 1987, jouait pieds nus pour coller avec l’image de l’indigène véhiculée par l’Italie fasciste. Au Cameroun, chaque équipe du championnat reflétait une ethnie de la métropole. Un système encouragé par les colons pour mieux diviser, et donc mieux régner. Le racisme de la presse contre les joueurs “indigènes”, dont Ben Barek, a aussi été puissant. Les exemples du football comme outil de domination coloniale ne manquent pas.

Mais le football a aussi été un outil de résistance pour les peuples colonisés. Dès les années 1940, et puis plus intensément après la guerre, les mouvements anticoloniaux l’ont utilisé pour porter leurs revendications. En 1958, le FLN monte une équipe qui jouera contre des sélections d’Europe de l’Est, d’Asie, et d’Afrique malgré sa non-reconnaissance par la FIFA. Ces footballeurs algériens seront reçus dans le Nord Vietnam par Ho Chi Minh en personne. Aussi, certains clubs naissent en réponse à l’occupation coloniale. C’est le cas de l’Espérance Sportive de Tunis ou du Wydad Casablanca, tous deux créés comme porte-drapeau du nationalisme et de la résistance. Mais l’exemple le plus parlant reste la création de la CAN en 1957.

Décolonisation et affirmation panafricaine

A partir des années 50, la décolonisation avance et le football devient un symbole que les nouveaux états doivent absolument investir. En 1956, au congrès FIFA à Lisbonne une délégation africaine – composée de représentants de l’Égypte, du Soudan et de l’Afrique du Sud – vient demander la création d’une confédération africaine du football, et d’un tournoi continental. L’Égypte est moteur de ce mouvement, et Nasser, soutien de la décolonisation africaine, veut créer une CAN à tout prix. Alors que peu de pays sont indépendants en Afrique, la CAF nait en 1957. La première CAN, alors “Tournoi Abdelaziz Salem” en hommage au porte-voix du football africain à la FIFA, s’organise dès février 1957. Elle convie l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud qui sera exclue – et suspendue 30 ans – avant le début du tournoi, à cause de l’apartheid et du refus d’aligner des joueurs noirs.

La CAN est créée pour présenter le continent africain comme une unité et pour faire du football un symbole d’égalité entre Europe et Afrique. Peter Alegi dit très justement à propos de la CAN: “Elle a mis la lumière sur les idées panafricaines”. Plus tard, le guinéen Sékou Touré et le ghanéen Kwame Nkrumah, deux panafricains convaincus, mettront sur pied des grands plans de développement du football pour en faire un outil d’affirmation sur la scène internationale, passant donc par une participation à la CAN. Ce panafricanisme sera incarné par le trophée du tournoi, baptisé “Trophée de l’Unité Africaine” jusqu’en 2000.

Quoi qu’il en soit, il semble évident que cet héritage anticolonial, panafricaniste, et anti-impérialiste a aujourd’hui été réduit à néant. Victime parfois d’un mépris désinhibé, parfois teinté de racisme, de la part d’une multitude de coachs, éditorialistes, dirigeants, la CAN n’est pas devenue ce qu’elle aurait dû être. Elle a fini par plier à la pression de la FIFA et être appropriée par les élites locales qui ralentissent le développement du football sur le continent pour s’enrichir. Les championnats locaux sont dévalorisés par l’exode massif des athlètes pour l’Europe, vers des clubs alléchés par des transferts bon marché. Dans l’autre sens, de plus en plus joueurs binationaux, n’ayant jamais résidé au pays, candidatent pour le représenter. A titre d’exemple, près de la moitié du onze ivoirien en finale de la CAN 2024 avait grandi en Ile-de-France.

Une identité engloutie sous la domination néo-coloniale

L’accès à la CAN pour les locaux est aussi entravé par le prix des billets, la diffusion sur des chaines payantes et l’instauration du Fan ID, qui les éloignent encore plus de la Coupe d’Afrique. La CAN est travestie en tournoi qui s’adresse aux pays étrangers, plutôt qu’à l’Afrique et ses citoyens. Il en va de même pour le calendrier. Alors qu’elle s’organisait tous les deux ans en hiver, privant les clubs européens de leurs joueurs africains cinq semaines en pleine saison, la CAF a fini par céder aux pressions de la FIFA. Depuis plusieurs années, sa programmation répond à l’impératif de contrarier le moins possible l’hégémonie du football européen.

En 2013, la Coupe d’Afrique est transférée aux années impaires, pour ne pas interférer avec la Coupe du Monde. En 2017, la décision est prise de déplacer au mois de juin l’édition 2019 pour préserver la saison des clubs européens. La CAN 2025 fera le chemin inverse, de juin à janvier pour permettre l’organisation de la sacrosainte Coupe du Monde des Clubs. De plus, elle sera désormais organisée tous les quatre ans, pour désengorger le calendrier. Claude le Roy, baroudeur des pelouses africaines, a dénoncé ce mépris. Il estime qu’une organisation tous les deux ans stimule le développement d’infrastructures dans les pays hôtes. Les fédérations africaines semblent bien avoir cédé devant le clientélisme électoral de Gianni Infantino, en échange notamment d’une augmentation des participants à la Coupe du Monde.

Enfin, et c’est peut-être le plus difficile à avaler, les sponsors de la CAN ne correspondent en rien à ses valeurs fondatrices. La CAN 2025 est notamment sponsorisée par 1xBet, site de paris sportifs accusé d’opérations illégales sans licence au Maroc, en Somalie et au Liberia. Le tournoi a aussi un partenariat avec Orange, critiqué au Sénégal pour des pratiques jugées “colonialistes” et condamné au Cameroun pour sa couverture faible et sa tarification élevée. Comble du cynisme, c’est TotalEnergie qui est sous contrat de naming avec la CAN. Comme l’a révélé le média Politico, l’entreprise de Patrick Pouyanné est accusée par 126 ONG de “complicité de crimes de guerre, tortures et kidnappings” au Mozambique. L’unité armée en charge de la sécurité de son site gazier dans le nord du pays commettait des exactions sordides sur les populations locales. Total était au courant de ces agissements et laissait faire. L’entreprise a été condamnée pour greenwashing et est responsable du plus grand scandale environnemental de l’histoire yéménite, révélé par l’Obs. Sans mentionner l’exploitation de travailleurs locaux.

La CAN a été engloutie par les instances du football internationales pour en faire un tournoi comme un autre, commercial et soumis à l’autorité des championnats européens, à mille lieues de ses valeurs pionnières et ses grandes figures qui se sont battus pour un idéal politique anticolonial et émancipateur.

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