Le Chili interdit la multipropriété mais ferme la porte au contre-pouvoir des supporters

(©Photosport)

Après dix ans de débat, la réforme des sociétés anonymes sportives (SADP) a été approuvée le 25 mars dernier à une large majorité. Derrière quelques mesures de régulation, comme l’interdiction de la multipropriété et l’ouverture mesurée aux socios, elle consolide le régime des clubs privatisés. Pour la partie des supporters qui rêvent d’un retour aux clubs démocratiques, le compte n’y est clairement pas. 

Le Parlement chilien a approuvé largement la réforme transpartisane de la loi n° 20.019 sur les SADP, portée par le sénateur centriste Matías Walker. Après la promulgation, le football chilien disposera de 18 mois pour se mettre en conformité. C’est la première réforme structurelle majeure depuis l’entrée en vigueur des SADP et la fin d’un feuilleton législatif très long, commencé il y a une dizaine d’années. Si bien que les médias parlent d’un vote historique. Le texte jouit en effet d’un consensus politique rare, du centre-gauche au gouvernement d’extrême droite de José Antonio Kast, fraîchement investi.

Les SADP ont été introduites au Chili en 2005, sous la présidence de Ricardo Lagos, dans un contexte de crise financière profonde du football national. Plusieurs clubs historiques étaient lourdement endettés ou en faillite, dont le géant Colo-Colo. La loi promettait alors de permettre aux clubs d’assainir leurs finances, en s’ouvrant aux capitaux privés. Vingt ans plus tard, le bilan est contrasté: si certains clubs ont effectivement gagné en stabilité économique, le modèle est largement critiqué pour avoir favorisé la spéculation, affaibli le rôle des supporters et permis des pratiques opaques, notamment en matière de gouvernance et de transferts.

Vers plus de transparence?

La classe politique voit donc dans la réforme de cette loi une réponse à la situation critique dans laquelle le football chilien est plongé. Elle a pourtant été la cible d’un important lobbying de l’ANFP (la ligue professionnelle) et de son conseil des présidents. Ses dirigeants ont tenté de saborder la réforme, craignant un affaiblissement de leur mainmise sur le football chilien. En ce sens, ils étaient défavorables à la volonté de séparer la ligue et la fédération, et à l’interdiction d’occuper des fonctions dans les deux. Pour autant, la propriété privée des clubs n’est à aucun moment remise en cause.

Le régime des SADP, et leurs avantages fiscaux, est vivement contesté par les organisations et assemblées de supporters. Ces dernières dénoncent une dépossession de leur club par des affairistes sans attache, capables de passer d’un club à l’autre. En 2022, en plein processus de rédaction d’une nouvelle constitution, des supporters organisés de la Universidad de Chile avaient proposé une résolution pour revenir dessus. Mais la réforme des SADP votée récemment ne remet aucunement en cause la privatisation des clubs professionnels. Tout au plus corrige-t-elle des dérives ouvertes par deux décennies d’ultra-libéralisme, à l’image d’une de ses mesures-phare: l’interdiction de la multipropriété.

Avec cette disposition, une même entité est dorénavant interdite de participer, directement ou indirectement, à la gestion d’un autre club. L’ANFP a longtemps eu tendance à nier l’existence de ce phénomène qui se manifeste dans le football chilien par des relations économiques opaques et des soupçons de conflits d’intérêts, notamment dans les transferts de joueurs. Soupçonnée de liens privilégiés avec Huachipato, la U de Chile – officiellement propriété de la SAD Azul Azul – est clairement dans le viseur du sénateur Walker qui appelle à plus de transparence. La loi est censée permettre d’identifier les “bénéficiaires finaux” et limiter l’influence de certains agents.

Quelle place accordée aux supporters?

La réforme prétend accorder davantage de place aux supporters, sans toutefois leur permettre de constituer de véritables contre-pouvoirs. La proposition initiale, qui aurait octroyé un droit de vote aux associations de socios dans les conseils d’administration, n’a pas obtenu la majorité nécessaire. À la place, les clubs doivent désormais consulter les organisations de supporters, notamment sur les sujets liés à l’identité et au patrimoine immatériel du club, aux plans visant à améliorer la participation populaire et aux politiques de développement. Le non-respect de cette obligation constitue une infraction passible d’une amende pouvant approximativement aller de 650 € à 52 000 €.

Pour les supporters de la U. de Chile, réunis au sein de l’Asamblea Hinchas Azules, c’est très loin d’être satisfaisant. Ils déplorent la marge de manœuvre “quasi nulle” que leur offre la dernière version de la loi et dénonce une perpétuation du modèle des SAD. “On nous promet plus d’espaces d’intervention mais sans mentionner nulle part comment ça fonctionnera en pratique. Tant que la dynamique des sociétés anonymes perdure, la reconquête du club restera une lutte menée depuis les organisations sociales.”

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*