L’action se passe dans l’environnement d’un club italien. À l’aube du derby contre son rival historique, un conflit entre les dirigeants et les supporters éclate. Ainsi se présente Le Cri des supporters, pièce de théâtre portée par la compagnie Les Distilleurs. Soutiens du projet, on a discuté avec Antoine Boizeau, auteur et metteur en scène.
DF: En tant que supporter et comédien, tu réunis tes deux passions. Peux-tu nous parler un peu de la genèse de la pièce?
L’idée est née il y a environ trois ans, à l’occasion d’un travail de stage où il fallait transposer Shakespeare dans le monde d’aujourd’hui. À la même période, les ultras du PSG organisaient des manifestations devant la Factory. Coriolan, la pièce de Shakespeare, commence par une révolte du peuple. Cette œuvre dénonce les mécanismes de pouvoir. J’y ai vu des parallèles. Depuis, ça trottait dans ma tête. J’avais la trame et les premiers dialogues. Je me suis aussi documenté, j’ai lu Génération Supporters de Philippe Broussard, Ultras – les autres protagonistes du football de Sébastien Louis ou Ce que le football est devenu de Jérôme Latta. Ma propre expérience d’ultra, qui fréquente les tribunes populaires depuis l’adolescence, a forcément joué un rôle. Ceci dit, c’est vraiment notre participation au concours de mise en scène du Théâtre 13, en janvier 2025, qui a été le tournant décisif dans la décision de monter la pièce.
DF: Une campagne de financement a récemment été mise en place pour appuyer le lancement du Cri des supporters. Un appel à solidarité pour cette pièce, portée par une jeune troupe.
Concrètement, on a besoin de 30 000 euros pour monter correctement la pièce, rémunérer les six comédiens, mais aussi pour le décor et la scénographie. En quelques jours, on a déjà récupéré une part importante. Je préfèrerais voir 20 000 personnes nous donner 1 euro plutôt qu’un “super mécène” ou une production! La campagne de financement est l’occasion de faire connaître le projet, mais on a encore besoin qu’il prenne de la force et gagne en nombre. On a reçu une première aide financière de l’Adami qui nous a permis de faire des lectures publiques. Grâce à ça, on peut déjà annoncer que plusieurs représentations sont prévues au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet et aux 3T à Saint-Denis, en novembre 2026.
DF: On a sûrement trop d’a priori mais, même si le football est souvent loué pour sa dramaturgie, le rapport entre le monde du théâtre et celui des tribunes populaires ne semble pas aller de soi.
Déjà, pour la pièce, on a repris la structure d’un match de football: 90 minutes et une vraie mi-temps au milieu qui prend la forme d’un plateau télé où on débriefe la pièce. Il y a d’autres similitudes. Dans un match, il y a deux spectacles, entre ce qui se passe sur le terrain et ce qui se passe en tribunes. La configuration au théâtre, avec la scène et les gradins, est semblable sur la forme. À la différence près que c’est beaucoup plus feutré et que le public reste assis. La passivité des spectateurs au théâtre est ce que l’on pourrait reprocher aux spectateurs de football aujourd’hui, voir aux citoyens si l’on extrapole. Ne plus être acteur du spectacle et obéir sagement aux principes de domestication. Le théâtre souffre d’une image élitiste. Il faut lui rendre son âme populaire. Avec cette pièce, j’ai envie de ramener des gens qui ne pensent pas y avoir leur place. A l’inverse, j’aimerais que celles et ceux qui ont des préjugés sur le football et les ultras le découvrent sous une autre facette. Le stade est un espace rassembleur. Ce qui me plait en tribune, c’est cette possibilité de te retrouver bras dessus, bras dessous avec un inconnu, de partager des émotions identiques ensemble. Même si, progressivement, la marchandisation tend à aseptiser tout ça. J’ai envie de recréer l’ambiance d’un stade de foot au théâtre, d’y amener la ferveur des supporters, que le public participe, chante voire même qu’il y ait un tifo ou des fumigènes. Dans Le Cri des supporters, les spectateurs sont invités à être actifs. L’expression “spectacle vivant” prend tout son sens.
DF: En lisant les présentations de la pièce, on comprend assez vite le parti pris pour un football populaire et l’idée que le théâtre peut aider à la critique du foot business. Quelles ont-été tes influences?
On ne peut pas dire que les liens entre le monde du théâtre et celui des stades sont très courants, mais ils existent. Il y a notamment eu la pièce de Mohamed El Khatib, Stadium, avec des supporters du RC Lens. On peut aussi penser à Pasolini pour qui le football était comme un théâtre vivant et un espace de résistance sociale. Ou encore à Bertolt Brecht qui appelait à venir au théâtre comme on va à un match de foot. Il voyait le public non pas comme une foule à émouvoir, mais comme des participants qui réfléchissent aux enjeux sociaux mis en scène. Lui aussi a repris Coriolan de Shakespeare, avec un parti pris pour le peuple qui m’a inspiré.
DF: C’est une pièce qui présente l’opposition entre les supporters et les propriétaires comme une lutte des classes, avec une volonté affichée de “rendre le football au peuple”.
En tant qu’artiste, j’estime qu’il est important d’affirmer un engagement. Je me suis directement inspiré des luttes d’ultras contre ces dirigeants d’une ploutocratie qui s’accaparent les clubs pour leur intérêt personnel et s’amusent avec, parfois jusqu’à les couler. Derrière, ce sont toujours les supporters qui doivent payer les pots cassés. Les vrais coupables sont déjà loin et ne sont pas inquiétés. Dans la pièce, entre les deux, il y a la figure du joueur-star avec le personnage de Coriolan. Il se caractérise par son hubris. Son statut, et surtout sa mentalité, l’amène à se mettre en opposition aux supporters. Peu sensible aux préoccupations sociales, il ne joue pas pour le club, mais pour lui-même! Il incarne le mercenariat et l’individualisme du football moderne. Malgré, tout, j’essaie d’éviter d’être trop binaire. La pièce est engagée politiquement, mais elle laisse la place à la nuance. Chacun pourra y voir et ressentir ce qu’il veut. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. Le monde des ultras n’est pas non plus idéalisé. C’est d’abord la collision d’intérêts contradictoires qui est mise en scène. On a coutume de dire que le football concentre tous les excès de la société capitaliste. Le Cri des supporters, ce n’est pas tant une pièce sur le football. C’est une pièce sur le football comme “miroir de la société capitaliste”.
Pour devenir supporter du projet → https://www.helloasso.com/associations/les-distilleurs/collectes/le-cri-des-supporters-amener-le-football-au-theatre


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