Les sœurs Boccalini et l’histoire retrouvée du Gruppo Femminile Calcistico

Au début des années 30, dans l’Italie fasciste, quelques amies milanaises ont essayé de s’organiser pour avoir le droit de pratiquer le football, défiant le machisme ambiant. L’Italie se prépare alors à organiser la deuxième Coupe du Monde et Mussolini fait du football une véritable arme de propagande. Récit d’une expérience à laquelle le régime a rapidement mis un terme.

C’est l’histoire d’une parenthèse mémorable de huit mois, dépoussiérée ces dernières années grâce aux travaux de l’historien Marco Giani. Les “Giovinette” (“les jeunes femmes”) et leur équipe baptisée Gruppo Femminile Calcistico (GFC) restent considérées comme des pionnières du football féminin en Italie. En 2020, la journaliste Federica Senegheni a également consacré un roman documenté à ces footballeuses milanaises, parmi lesquelles les sœurs Boccalini ont joué un rôle central, qui ont fait face aux préjugés machistes relayés par la presse sportive. “S’il y a un sport que la femme ne doit pas pratiquer, c’est bien le football”, clamait notamment le journal Lo Sport Fascista. Quant à la Gazzetta dello Sport, elle définissait le football féminin comme étant “ni footballistique, ni féminin”. Le régime entretient l’idée que le football nuirait à la fertilité des femmes et estime que le pays a besoin de “bonnes mères, pas de footballeuses”.

Un climat qui n’empêchera pas le GFC milanais d’émerger. Les débuts sont spartiates. La graine du GFC aurait été plantée à la fin de l’été 1932, sur une plage de Castiglioncello, à côté de Livourne. Mais c’est dans les jardins de la Porta Venezia à Milan que cette poignée de passionnées échangeront leurs premières passes à l’initiative de Nini Zanetti – une des seules à déjà avoir essayé à jouer – qui avait dérobé un ballon à son frère! Les filles jouent d’abord en jupe et en chaussures de ville et sont régulièrement caricaturées en bêtes de foire ou en garçons manqués. A la différence de l’Angleterre qui l’a interdit quelques années plutôt, l’Italie fasciste se contentera d’abord de le marginaliser. Leandro Arpinati, président du Comité olympique italien (CONI) et de la Fédération de football (FIGC), donnera en effet son accord, mais à une seule condition: que le football féminin se joue à l’ombre des regards.

Entre adaptation et stratagèmes

Le football pratiqué par le GFC comporte aussi quelques bizarreries: elles utilisent avec une balle moins lourde, en caoutchouc, et sont obligées de jouer “au sol”. Par ailleurs, le poste de gardien de but leur est interdit. La raison invoquée est celle d’un danger supposé pour leur fertilité. Elles font appel à des garçons évoluant au sein des équipes jeunes de l’Ambrosiana-Inter. Elles donnent des gages au régime, quitte à reproduire certains stéréotypes machistes. Dans une tribune publiée dans la presse, elles écrivent ainsi: “On peut être des femmes au foyer respectables et pratiquer un sport. Mieux vaut l’air sain des terrains de sport que celui malsain des dancings”. Est-ce qu’il faut prendre cela au pied de la lettre de la part de ces jeunes filles qui disent vouloir pratiquer le football “comme un exercice physique, sans plus d’ambition” ou un stratagème en vue d’amadouer les dirigeants machistes? 

Trois des sœurs Boccalini: Rosetta, Luisa et Marta (©sorelleboccalini.com)

L’environnement social favorable dont elles sont issues leur permet d’obtenir l’appui financier du producteur d’alcool Cinzano, déjà propriétaire du Torino dans les années 20. L’équipe reçoit le soutien d’Ugo Cardosi, un membre de l’US Livourne et négociant en vins, qui fera office de président. Son fils Piero, footballeur amateur, sera le coach. Autre forme d’appui: le 19 février 1933, le journal Il Guerin Sportivo publiera un courrier signé par 23 joueuses, dont Losana Strigaro, Nini Zanetti, Rosetta Boccalini, Ester Dal Pan, Brunilde Amodeo, Nidia Glingani, les sœurs Lucchese ou encore Wanda Torri. Elles y affichent une volonté farouche de développer le football féminin en Italie et d’organiser des matchs amicaux. L’occasion pour elles d’imiter leurs idoles masculines: le buteur de Bologne Angelo Schiavo et Giuseppe Meazza, star de l’Ambrosiana-Inter, aux sympathies avouées pour le régime fasciste. 

Ce qui était au départ une sorte de passe-temps va devenir un groupe assidu, structuré autour d’une cinquantaine de joueuses s’entraînant chaque semaine. Elles ne se satisfont pas de cette existence presque dérogatoire. Elles vont peu à peu envoyer valser ces diktats. Nous avons fini par essayer de frapper le ballon avec notre tête et de l’arrêter avec notre poitrine, nous avons écarté les gardiens de but masculins […]. Maintenant que la fin approchait, nous voulions nous débarrasser de l’épine qui nous empêchait de faire les choses comme nous le voulions, témoignera plus tard Giovanna Boccalini, qui faisait office de secrétaire de l’équipe.

Un match sans lendemain

L’abnégation finira par payer. Elles jouent leur premier match “officiel” le dimanche 11 juin 1933 devant plus de 1000 personnes, au stade Fabio Filzi de Milan. D’un côté, le GS Ambrosiano, de l’autre, le GS Cinzano. Deux émanations du GFC. L’unique but de cette rencontre est l’œuvre de Mina Bolzoni. Cela leur vaudra un article de deux pages, le lendemain. “Le plus beau reportage que nous n’ayons jamais eu; un article qui, pour la première fois dans notre courte histoire, nous a rendu un peu de la dignité et du respect que nous méritions.” Au vu de l’hostilité générale de la presse sportive, cet article est qualifié “d’extraordinaire”, par Federica Seneghini: “au lieu de l’article habituel sur la justesse, la moralité ou la différence du football féminin, il a publié la chronique pure et simple du match, avec les compositions officielles et les buteurs”.

Le match de Milan est une réussite, mais il ne connaîtra aucune suite: celui prévu face à Alessandria en octobre 1933 ne sera jamais joué. “Seules, avec nos propres mains, nous faisions face au fascisme. Nous commencions, à notre grand regret, à nous en rendre compte”, reconnaîtra Giovanna Boccalini, avec du recul. Tombé en disgrâce, Arpinati sera remplacé par Achille Starace, connu pour être un véritable pantin du Duce. Ce remaniement aura définitivement raison de l’expérience du GFC.

C’est ainsi que ces pionnières ont dit adieu aux terrains de football sur lesquels elles rêvaient de briller. Rosetta Boccalini s’est tournée avec succès vers le basket sous les couleurs de l’Ambrosiana. Graziella et Maria Lucchese sont devenues championnes de course à pied. Amelia Piccinini a été médaillée d’argent dans l’épreuve du lancer du poids aux JO de 1948. Quant à Giovanna Boccalini, elle s’est consacrée à la politique. Après avoir rejoint la résistance antifasciste comme sa sœur Marta, elle participera à la création des Grupi di Difesa della Donna. Militante du Parti Communiste Italien après-guerre, elle est devenue à la Libération conseillère municipale PCI à Milan. Les Italiennes devront attendre 1968 pour voir se mettre en place le premier championnat officieux de football féminin, et 1986 pour qu’il soit établi par une fédération structurée.

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