Le rejet du football moderne gagne aussi le continent asiatique. La porte d’entrée se trouve sans aucun doute en Indonésie où, depuis quelques années, un football alternatif prend forme. Découverte de certains de ces clubs qui affichent l’ambition de faire progresser leur contre-modèle démocratique et antifasciste.
Dans l’archipel, ils sont quelques dizaines de clubs auto-organisés à refuser la marchandisation du football et la corruption des instances. Ils s’appellent FC Rainfall, Riverside Forest, Port City Wanderers, Tribun Kultur FC, Stonegate Rovers ou encore Kalibrug FC. Ils n’hésitent pas à afficher leur soutien aux luttes sociales, écologistes ou féministes. Ils collectent des fonds pour les grévistes ou pour les enfants malade du cancer. Certains se sont aussi mobilisés pour aider les victimes lors des dernières inondations à Sumatra.
La révolte populaire de l’été 2025 contre le durcissement des conditions de vie a mis en lumière l’engagement de ces clubs. Ils se posent, pour la plupart, comme des espaces de résistance face au régime et à la fédération indonésienne de football (PSSI). Dans le football indonésien, comme en Europe, les outrances commerciales et sécuritaires du football moderne ont engendré la naissance d’une opposition. Modeste mais déterminée, cette dynamique connaît un vrai essor depuis le début des années 2020.
Derrière un grand nombre de ces projets, on retrouve des supporters expriment un niveau de dégoût arrivé à saturation. Riverside Forest a par exemple été créé par des membres des Bobotoh, les supporters du Persib Bandung, institution quasi hégémonique à Java Ouest. On retrouve autour de Riverside Forest, une importante communauté de supporters menée par la Birds Death Brigade. Leur pendant sont les Deer Troops qui soutiennent et animent le FC Rainfall, basé à Bogor.
A l’origine, le profond dégoût du football moderne
Si les protestations des groupes de supporters traditionnels existent aussi, elles se heurtent parfois à des contradictions, notamment dans le rapport entretenus avec les propriétaires des clubs. Comme à bien des endroits du globe, les rivalités prennent de la place en Indonésie. Au point, selon certaines critiques, d’en oublier de s’attaquer au “complexe foot-business qui marchandise la passion et diabolise les foules”.
Le monde des tribunes indonésiennes est aussi profondément marqué par la tragédie survenue le 1er octobre 2022 au stade de Kanjuruhan à Malang. A la fin d’un match entre l’Arema FC et le Persebaya, 135 personnes ont trouvé la mort suite à l’intervention brutale de la police et ses tirs nourris de gaz lacrymogènes. Cet évènement, qui a ému et révolté de très nombreux supporters, n’a pas arrangé l’image déplorable de la PSSI qui s’est globalement défaussée de ses responsabilités.

La façon dont l’État et les instances ont géré tout ça a été un déclic et ou un accélérateur pour une partie des supporters, dans leur volonté de rompre avec le football dominant incarné par cette fédération qui “abuse de son pouvoir, pratique la corruption et tolère la brutalité policière”. C’est le cas notamment du FC Kalibrug, équipe de Purbalingga. Son nom est formé de deux mots en bahasa: “kali” qui signifie “rivière” et “brug”, pour le “pont”. “Cela représente notre espoir de relier des collectifs, des groupes et des individus.” La philosophie du FC Rainfall – créé en 2023 – formule aussi une réponse aux violences rituelles et institutionnelles. Le club prône un football centré sur les liens amicaux et la solidarité, d’où sa devise “Football Friendship Forever”. Il a naturellement tissé des liens avec le FC Kalibrug malgré les 390 kilomètres de distance.
Face à ce sentiment de dépossession, l’invention d’un contre-modèle local était devenu indispensable. C’est même une question de survie selon les membres de Stonegate Rovers: “En construisant un club par en bas, nous récupérons ce qui nous a été volé: un football qui parle la langue des travailleurs, des quartiers, et de la résistance antifasciste.” Le football alternatif indonésien a développé une identité propre, mais l’influence de l’expérience des clubs auto-organisés en Angleterre est palpable.
FC United et Clapton CFC, des modèles librement adaptés
“Le modèle ‘fan-owned’ où les décisions sont prises par les supporters eux-mêmes, en tant que véritables propriétaires du club, est pour nous la forme idéale d’un club de football”, explique Shamroog, membre de Riverside Forest. Il cite volontiers l’exemple d’Exeter City, du FC United ou du Clapton CFC. Le nom du club de l’Est londonien revient souvent dans les échanges. Le FC Kalibrug ne cache pas non plus voir Clapton comme “une source d’inspiration”.
De son côté, Stonegate Rovers – qui a connu une période d’interruption – reprend à son compte le qualificatif de “protest club”, tout en assumant un contenu différent de son prototype mancunien, le FC United. “Ici, les problèmes ne sont pas seulement la marchandisation et le prix des matchs; c’est aussi le quadrillage sécuritaire de l’espace public, la rareté des lieux autonomes, et la gestion des foules par la police et la bureaucratie.” Dans l’esprit du club localisé à Garut, le périmètre de protestation dépasse le cadre du football.
“Beaucoup d’entre nous se sont politisés autour des cantines solidaires, des concerts antifascistes et des affrontements avec la police du régime. Pour nous, le football n’a jamais été apolitique”, explique un membre de Stonegate Rovers. L’équipe se revendique autant de l’héritage de Bakounine ou d’Emma Goldman que des Samin, communautés paysannes de Java, en lutte contre l’autorité coloniale hollandaise à la fin du 19e siècle.
Une certaine idée du “punk football”
Hormis de très rares exceptions comme Riverside Forest, affilié à la PSSI, le mouvement indonésien se caractérise par une rupture revendiquée avec les instances et compétitions officielles. A la place, ils ont leur propre agenda, rythmé par des rencontres amicales à l’image de l’Underground City Series. Organisé par le FC Rainfall, ce tournoi itinérant – qui s’est posé à Purbalingga en 2024, puis à Yoguakarta l’année suivante – permet de renforcer les liens entre les différents projets alternatifs et de structurer le réseau.
On parle de “punk football” pour qualifier ce mouvement. L’influence anglaise n’y est pas étrangère. Mais en Indonésie, ça se caractérise aussi par la grande porosité entre ces clubs et la scène punk. Leurs collaborations servent parfois à produire du merchandising dans un but d’auto-financement. Entre esprit DIY (“Do it Yourself”) et fort rejet de l’autorité, le football alternatif indonésien est imprégné de contre-culture punk, dont Bandung est un des foyers. Plus largement, il œuvre à la construction de pratiques et d’espaces autonomes. On retrouve des clubs en soutien aux luttes de la classe ouvrière urbaine, et à celles des communautés paysannes victimes de la bourgeoisie qui accapare les terres.
C’est aussi dans le sillage du mouvement punk que les idées libertaires ont connu un regain de popularité après la fin de la dictature de Suharto. Le climat anticommuniste de cette époque n’a pas disparu et touche aujourd’hui, par ricochet, les anarchistes investis dans les récentes révoltes. Les opinions marxistes restent officiellement illégales et les membres des clubs alternatifs s’exposent par leur engagement. Autour des stades ou dans la rue, ils dénoncent avec vigueur la répression de l’État.

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