Ce 24 mars, la journée de la Mémoire, de la Vérité et de la Justice commémore les 50 ans du coup d’État qui a mené à la dictature sanguinaire de Videla. Face aux relectures historiques du président Milei, les clubs argentins font front pour dénoncer le terrorisme d’État et honorer les disparus.
“Dans ce présent qui fait mal, où la cruauté avance et où l’on tente de vider le collectif de son sens,
nous nous accrochons à ce qui nous soutient: la mémoire.” Ces mots sont ceux du collectif de football féministe “La Nuestra”, basé dans le quartier de la Villa 31 à Buenos Aires. Ils sont extraits d’un texte publié sur son compte Instagram.
Le coup d’État du 24 mars 1976 a ouvert une phase de répression féroce des opposants politiques. Des années de guerre contre-subversive soutenue par l’alliance transnationale de l’Opération Condor, marquées par la torture systématique, les assassinats politiques et les disparitions forcées. On estime à 30 000 le nombre de desaparecidos, dont une majorité dont on a jamais retrouvé le corps.
La Fédération contre le terrorisme d’État
Comme à leur habitude depuis plusieurs années, le football argentin se mobilisent pour la commémoration du 24 mars. Les clubs ont posé avec une banderole, produite par la Fédération (AFA) et la Ligue (LPF), sur laquelle on pouvait lire le slogan: “50 ans après le coup d’État militaire, le football argentin a de la mémoire”.
Ce 50e anniversaire intervient dans un contexte de vives tensions entre Claudio “Chiqui” Tapia – actuel président de l’AFA et de la Ligue – et le fanatique libertarien Javier Milei. Fervent partisan de la privatisation des clubs, Milei ne parvient pas à faire plier le football argentin. Tapia, souvent présenté comme sympathisant péroniste, a été ciblé par des enquêtes pour fraude fiscale et blanchiment d’argent.
A travers cette journée consacrée à la mémoire, à la vérité et à la justice, c’est aussi la résistance à la volonté du gouvernement d’extrême droite de remettre en cause le consensus historique reconnaissant le terrorisme d’État sous Videla et la nécessaire poursuite judiciaire des tortionnaires. L’approche de Milei, qualifiée de négationniste, inquiète les proches des victimes.
Le football argentin n’est pas un modèle de socialisme et beaucoup de critiques pourraient lui être portées. Mais sur cette question de la mémoire des disparus, il défend une position très nette depuis plusieurs années. On la retrouve dans les actions et communications pour ce sinistre 50e anniversaire. L’AFA a ainsi souligné toute l’importance de cette journée pour toute la société argentine:
“L’Association du football argentin accompagne la mémoire historique du pays en se souvenant de celles et ceux qui ont souffert des conséquences du terrorisme d’État instauré après le coup d’État de 1976 en Argentine. Le passage du temps n’atténue pas l’importance du souvenir, mais renforce la nécessité de transmettre ces valeurs aux nouvelles générations.”
Les dirigeants de l’AFA ne sont pas dupes de la puissance mobilisatrice du football dans un pays où les clubs ont conservé un format associatif qui permet aux supporters d’être adhérents de leur club. Sans fantasmer ce que permet cette prétention démocratique, le sentiment d’appartenance et l’ancrage social des clubs argentins a peu d’égal. Cela rejaillit dans la lutte pour la mémoire des disparus.
Les clubs honorent leurs socios disparus
Les clubs ont généralement accroché à leur maillot des écussons avec le slogan “Nunca Más” ou le logo du foulard blanc qui distingue les Mères et les Grands-mères de la place de Mai, et leur lutte exemplaire en faveur des enfants et petits-enfants disparus pendant la dictature. Les joueurs de Banfield, Tigre, Independiente, Almagro, Newell’s Old Boys ou encore Lanús, ont porté ces maillots lors de la journée de championnat précédent les commémorations.
Cette initiative s’ajoute à une série d’actions menées par les clubs argentins en vue du 24 mars, en commémoration de la Journée nationale pour la Mémoire, la Vérité et la Justice. Très impliqué sur ce terrain, via son département “Genre et Droits humains”, le Racing a notamment organisé une “Semaine de la Mémoire” avec différents évènements et rencontres. D’autres, à l’image du CA Atlanta, ont édité des maillots spéciaux.
Des clubs ont aussi directement rendu hommage à leurs membres figurant parmi les 30 000 disparus de la dictature. Du côté de Lanús, les noms des socios disparus du club ont été inscrits sur les sièges de la tribune officielle du stade La Fortaleza. San Lorenzo a aussi organisé une cérémonie en hommage à ses membres disparus en présence des proches d’Osvaldo Balci, Luis Zekerfeld, Guillermo Barros, Carlos Horacio Vivas et José Orlando. Une plaque a été dévoilée en leur mémoire.
De son côté, le club Boca Juniors a rendu hommage à José Luis Hazan, un supporter du club qui a été enlevé par les militaires en 1979, avec son épouse et sa fille de 3 ans, et reste porté disparu aujourd’hui. Le club a remis la carte de membre de José Luis Hazan à sa fille et à ses frères, ainsi qu’un maillot portant le numéro 12 floqué à son nom. Le club a réaffirmé son engagement “à maintenir vivante la mémoire des 30 000 disparus laissés par la dernière dictature militaire en Argentine”.
Avant le match entre Newells et le Gimnasia de Mendoza, alors que les supporters locaux avaient déployé une banderole “Newells tiene memoria” (“Newells a de la mémoire”), des membres de la “Ronda de Madres” de Rosario ont défilé sur le terrain, derrière leur banderole. Sur une autre, on pouvait voir de nombreux portraits de disparus, avec le message “Compañeros presente!!! Hasta la Victoria siempre”.
“Mémoire qui se sème et fleurit dans le commun”
Sur les réseaux sociaux, dans la liste des joueurs convoqués pour affronter Platense, Argentinos Juniors a mentionné le nom de ses socios disparus: “Néstor Sammartino, Ernesto Szerszewiz, Guillermo Moralli, Gregorio Nachman, Raymundo Gleyzer, Horacio Moreira, Américo Marchetti et Tucho Feldman, présents aujourd’hui et toujours”. Globalement, l’ensemble des clubs majeurs du pays ont diffusé des messages commémoratifs sur leurs médias sociaux officiels. “Independiente n’oublie pas et ne pardonne pas. Mémoire. Vérité. Justice”, a publié le club d’Avellaneda sur ses réseaux sociaux.
La Nuestra rappelle les enjeux politiques actuels de la défense de la mémoire: “À 50 ans du coup d’État, nous appelons la terreur par son nom: ce ne fut pas un excès, ce ne fut pas une erreur, ce fut un projet. Un plan pour faire disparaître des corps, des idées, discipliner les vies et réduire les peuples au silence. Face à la terreur: mémoire vivante. Mémoire en mouvement. Mémoire qui se sème et fleurit dans le commun. Nous ne nous souvenons pas seuls. Nous nous souvenons en cercle, en équipe, en communauté.”

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