Ongles vernis, prises de parole féministes, dénonciation de l’homophobie: Héctor Bellerín et Borja Iglesias assument publiquement des positions encore marginales dans leur sport. D’autres joueurs commencent à les rejoindre dans cet engagement qui dépasse largement le cadre du terrain et interroge les fondations patriarcales du football moderne où, sur ces questions, le silence reste la norme.
Dans une interview publiée le 25 décembre sur le site d’El Mundo, Héctor Bellerín a déploré que “les personnes LGBTQI+ ne se sentent ni représentées ni à l’aise dans les stades de football masculin.” Ce n’est pas la première sortie de la sorte du joueur passé par Arsenal et qui porte actuellement le maillot du Betis Séville. Il n’est pas le seul footballeur à se lever contre la “masculinité hégémonique” qui gangrène le football, pas seulement en Espagne. La sociologue australienne Raewyn Connell la définit comme un mode de domination reposant sur l’exclusion ou la subordination des femmes et des personnes LGBTQI+, mais aussi des hommes jugés inférieurs.

“Le processus de déconstruction est difficile”, reconnaît Borja Iglesias qui n’hésite pas à casser les codes en s’affichant sur les réseaux avec les ongles vernis ou en sortant une vidéo dénonçant la violence des discours homophobes. En 2023, il a aussi été un des rares à clairement s’opposer à l’agression de Luis Rubiales contre Jenni Hermoso, dans “l’affaire du baiser forcé”, renonçant temporairement à la sélection nationale en signe de protestation. “Le féminisme nous a permis de prendre conscience de problèmes que, de notre position, nous ignorions”, souligne Héctor Bellerín.
“J’ai appris à habiter le monde de manière plus saine en développant des qualités que l’on nous présente comme féminines et étrangères aux hommes: l’empathie, l’affection, le soin… Ce sont des caractéristiques essentielles que l’on ne nous enseigne pas. On nous encourage à rejeter la vulnérabilité, à ne pas pleurer et à ne pas montrer d’affection. Changer ce regard est fondamental”, développe le joueur du Betis. Avec Borja Iglesias, leurs looks et leurs engagements, ils passent pour des footballeurs atypiques, aux antipodes du machisme dont leur sport est imbibé.
“Hacker” le système patriarcal du football moderne
D’autres joueurs s’inscrivent dans leur sillage: Aitor Ruibal et Sergio Camello ont reconnu l’influence qu’ont eu Borja Iglesias et Héctor Bellerín sur leur évolution vers un positionnement anti-homophobe net et sans bavure. “Ils auraient pu se taire, mais ils ont pris la parole, et aidé ceux qui venaient derrière”, a expliqué Camello. “Il est fondamental qu’il y ait des figures qui hackent le système”, affirme Lionel Delgado – sociologue et spécialiste des masculinités – dans le podcast Hoy en EL PAÍS, en parlant de ces joueurs de Liga qui osent aller à contre-courant des injonctions masculinistes.
Il souligne le poids symbolique de l’approche de ces joueurs qui proposent “des alternatives aux hommes qui veulent rester dans une certaine normalité sociale et esthétique, mais remettre en cause des normes de genre liées au pouvoir ou à la violence.” Tous sont conscients, depuis leur position privilégiée de footballeur professionnel, de pouvoir de faire évoluer les mentalités. Pour Borja Iglesias, le football est même l’espace idéal au vu de son impact immense sur la société. “Et c’est aussi un lieu d’influence pour les jeunes. Beaucoup ne veulent plus être ce ‘mâle alpha’: le football permet d’incarner d’autres modèles”, a envie de croire Bellerín.
Sur le plateau de l’émission de télé La Revuelta, Borja Iglesias a eu l’occasion d’aborder la question des stéréotypes liés à la masculinité. Il y a décrit la pression sociale qui empêche un grand nombre d’hommes d’exprimer leurs émotions ou de demander de l’aide quand ça ne va pas. Les footballeurs, pour évoluer dans un univers hyper-compétitif, où la moindre fragilité est disqualifiant, sont particulièrement exposés. Les pas faits en direction d’une meilleure prise en compte de la santé mentale dans le football tendent à montrer que lignes peuvent bouger.
Des voix rares qui s’élèvent contre l’homophobie
Cela a un coût et les expose à une grande hostilité, dans les stades et sur les réseaux sociaux. “Pour mes idées ou mes goûts, des gens s’en sont pris violemment à moi, et ça fait mal”, a confié Sergio Camello. “Souvent, on se censure par peur de la haine ou des sifflets”, reconnaît Aitor Ruibal, lui aussi joueur du Betis. A l’issue d’un match de championnat, il a de nouveau été ciblé par des remarques homophobes venues des tribunes alors qu’il répondait aux questions du diffuseur Movistar. “Ça m’arrive à chaque match”, a-t-il fait remarquer en direct.

En 2023, avec Borja Iglesias, ils avaient été l’objet d’attaques homophobes pour avoir porté un sac à main. Ruibal avait alors répliqué par un message sur les réseaux sociaux, défendant son combat pour éradiquer l’homophobie. Bellerín a aussi témoigné avoir reçu de nombreuses insultes et menaces de mort. Et il suffit parfois de pas grand-chose, comme une simple photo où il pose avec un livre, pour déclencher les réprobations masculinistes. “Dès que tu t’éloignes du modèle dominant de masculinité, on remet en cause tes performances sportives”, se désole le défenseur du Betis.
“Être gay reste perçu négativement dans le monde du football”, ajoute Sergio Camello, buteur en finale des JO de Paris en 2024. Même dans des tribunes supposément de gauche, les discours masculinistes et homophobes persistent. “Si tu pleures dans un vestiaire, tu peux facilement être traité de pleureuse ou de pédé”, appuie-t-il. “Il est difficile de lutter contre les stéréotypes du football. La question de l’homosexualité est encore taboue. Mais ça changera”, promet pour sa part Borja Iglesias.
Un terrain de luttes égalitaires, féministes et queers
Même si la parole s’est libérée ces dernières saisons, la rareté des coming out chez les footballeurs professionnel est criante, encore plus durant leur carrière. Les contrats publicitaires et la pression des clubs sont aussi des obstacles aux coming out. “Je ne sais pas si j’ai partagé un vestiaire avec un joueur homosexuel. Et si ce n’est pas le cas, c’est triste. Cela veut dire que l’ambiance ne permet pas à quelqu’un d’être qui il est. Le football reste bloqué”, reconnaît encore Camello. Bellerín a fait part de son malaise face à ce conservatisme. “On peut toujours dire ‘Ça ne nous dérange pas qu’il y ait un joueur homosexuel’, la réalité c’est qu’il n’y en a aucun. Aucun qui soit public, ou aucun tout court, parce que ce sont des espaces auxquels ils n’accèdent pas, car ils ne s’y sentent pas à l’aise. Il reste presque tout à faire. Comparé à d’autres industries, nous en sommes au début.”

Depuis Justin Fashanu dans les années 90, victime d’une vague de haine qui le poussera au suicide, aucun footballeur en activité n’avait plus fait de coming out jusqu’à Josh Cavallo – arrière gauche d’Adelaïde United – en 2021. Suivront le jeune attaquant anglais Jake Daniels en 2022, puis l’international tchèque Jakub Jankto en 2023. La normalisation des chants et insultes homophobes dans la culture footballistique moderne, au point qu’on en parle comme d’un folklore, est une autre explication. Les instances se donnent bonne conscience avec des mesures cosmétiques, mais un travail éducatif de fond reste à faire pour attaquer le problème à la racine.
Ce football capitaliste avec lequel nous avons grandi reste un bastion de cette domination masculine. Les femmes ont globalement été exclues de la pratique jusqu’au début des années 70. Et si aujourd’hui une mince partie du retard a été rattrapé, notamment avec la libéralisation et l’ouverture de nouveaux marchés, la structure patriarcale du football demeure. Face à cette réalité inégalitaire, en Amérique du Sud comme en Europe ou États-Unis, le football a aussi été investi comme un terrain de luttes féministes ou queers. Il y a encore beaucoup à aller gagner.

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