Yvan Beck, l’autre « Camarade Tito »

Né Yougoslave, naturalisé français, Yvan Beck a porté le maillot des deux sélections dans les années 30. Machine à marquer sous les couleurs du FC Sète puis de l’AS Saint-Étienne, c’était aussi un communiste convaincu qui prendra la tête d’un maquis dans la région de Sisteron. Travaillant à la rédaction de sa biographie, Gabriel Dubois revient sur ce bout de vie. Première partie.

Au tout début du mois de mai 1944, autour du stade de foot de la petite cité provençale de Meyrargues, une rumeur agite les connaisseurs du ballon rond. D’abord, parce que se confrontent sur la terre sèche les joueurs de l’US Auberge-Neuve, champions des Bouches-du-Rhône et ceux du Sisteron Vélo, champions des Basses-Alpes. Ce match est décisif, c’est le barrage d’accession au championnat de Promotion, le premier niveau régional. Ensuite, parce que là-bas, à côté du banc de touche en bois, une silhouette massive, taillée comme un bloc au burin leur rappelle quelque chose. Cette silhouette, ils l’ont vue ou ils l’ont lue. « C’est Yvan Beck l’entraîneur là-bas ? Oui, c’est bien lui. » Yvan Beck, ce nom, cette gueule carrée armée d’un sourire de gosse allègre, ses yeux bleus ont fait les gros titres de la presse nationale et même internationale, des centaines de fois ces dernières années. Car Yvan Beck, Yougoslave né à Belgrade en 1909, a été, de 1928 à 1942 un joueur hors-norme, un des diamants demeuré à l’état brut du football français, yougoslave et même un peu plus. Il arrive que ces pierres s’impriment avec plus de force sur les rétines. Sur les centaines de milliers de rétines l’ayant observé.

Beck au Sisteron Vélo

Son voyage balle au pied débute à Belgrade, dans le quartier de Čubura puis au sein du Belgrade Sports Klub (BSK) où il devient l’un des meilleurs joueurs du championnat à seulement 16 ans. Logiquement, il intègre l’équipe nationale du tout jeune Royaume de Yougoslavie et dispute les JO de 1928, à 18 ans. Il plantera trois pions, deux ans plus tard, à la Coupe du monde 1930 en Uruguay. Il file au Mačva Šabac surnommé « l’Uruguay de Province » tant cette équipe se distingue. Beck n’y reste que quelques mois, n’y joue que quelques matchs, bien que suffisamment pour se faire remarquer par un proche du FC Sète. Sa puissance physique et ses qualités techniques, de dribbles, de frappes, sa vista sont très au-dessus de la moyenne. Le temps est au football amateur, dit-on, mais Beck embarque en train pour rejoindre Montpellier où il s’installe. Inscrit à l’école de commerce, il profite des joies estudiantines plutôt que des bancs de la fac et intègre l’équipe première sétoise. L’intègre et s’impose. L’intègre et survole. Sète est, durant les années 20 et 30, l’une, si ce n’est la, toute meilleure équipe du football français. Durant ces six saisons au club, il en devient le capitaine et le visage. Sète remporte la Coupe de France 1930 puis réalise le premier doublé Coupe de France-Championnat de l’histoire en 1934 aux dépens de l’OM. Beck joue alors inter-droit, sorte de 10 désaxé. Qu’importe son positionnement selon Jean Saint qui écrit, dans l’Information Méridionale (du 29 octobre 1934), après une victoire dans le derby face à Montpellier : « Beck, je le classerai non pas dans la catégorie des avants centres ou des inters, mais dans celle des capitaines, des animateurs. Peu m’importe comment Yvan a fait marquer ses buts, je suis persuadé que ce n’est pas à sa place dans l’équipe qui les dût, mais à sa volonté, à cette sorte de génie du football qui l’anime, à cette inspiration dont il fait preuve lorsqu’il place ses dribblings, sortes de chevauchées qui soulèvent les foules. » Yvan est naturalisé Français à la toute fin de l’année 1933 et connaît cinq sélections sous le maillot bleu. Son association avec Duhart sera particulièrement remarquée. En 1935, il rejoint l’ASSE en deuxième division et son équipe de millionnaires. La somme ? 75 000 francs. De quoi faire les gros titres et scandaliser le milieu pour ce qui est, à cette époque, le transfert le plus cher de l’histoire du football français. Sous le maillot vert, c’est le même constat bien que son genou droit commence à grincer, ses virées nocturnes n’aidant pas. Beck boit, clope et dort beaucoup. Il s’entraîne peu et préfère l’amour au pluriel plutôt qu’au singulier avec une majuscule. Beck est beau, il le sait, il en joue. Dans le jargon masculin de l’époque, c’est un coureur de jupons. Il est de ceux qui vivent comme si la jeunesse est éternelle. Beck est entier, il déborde même mais sa camaraderie en fait un coéquipier très apprécié. Il lui suffit de quatre saisons au club pour demeurer, à ce jour, le cinquième meilleur buteur de l’histoire des Verts. Il brillera trois saisons à Nîmes de 1939 à 1942.

Des terrains de foot au maquis

C’est donc un homme de cette trempe qui s’agite sur le banc en bois du village de quelques centaines d’habitants de Meyrargues. Beck a 33 ans et plus de quinze années de football de haut-niveau derrière lui. Le Régime de Vichy vient d’interdire le professionnalisme, ce dans la plus pure tradition aristocratique du sport. Les joueurs professionnels sont peu à peu contraints de devenir entraîneur et sont nommés de force au sein d’un club. Beck se retrouve à Sisteron pour la saison 1943-1944. Cet après-midi de début mai, sur le terrain, les Sisteronnais l’emportent 4 à 0 et rejoindront pour la première fois de leur histoire le niveau régional la saison suivante. Ainsi l’année du Vélo se termine dans la joie, dans cet étrange contexte d’occupation, de collaboration et de résistance. Dans ces années inqualifiables où l’horreur nazie s’est abattue sur l’Europe et ses populations juives, roms, slaves… Où tant d’être humains ont goûté un enfer que même Dieu ne pouvait imaginer. Dans cette France-là, quelques hommes et quelques femmes se sont efforcés à organiser des réseaux résistants dès 1940. Mais depuis quelques mois un parfum que, jusqu’ici très peu osait sentir, traverse le pays. Cette merde pourrait prendre fin. Le monstre nazi crever. La liberté reprendre ses droits. Beck justement, fait partie des Français happés par cette odeur qui a également atteint l’Italie, la Yougolavie et tout l’Est de l’Europe. À l’été 1943, dès son arrivée à Sisteron, il fait partie du groupe ayant fondé une cellule du Parti Communiste Français à Thèzes, village paysan sur les hauteurs de Sisteron. Leur volonté est limpide. À l’heure où la Résistance se fera les armes à la main, ce groupe veut être prêt et prendre part. L’heure approche.

Si tôt la saison terminée, Beck laisse de côté le football. Sa vie sera désormais rythmée par le combat. À la fin du mois de mai 1944, l’État-Major de la branche communiste de la Résistance armée, les Francs-Tireurs et Partisans (FTP) se regroupent dans le hameau du Petit-Courtier. Situé dans la vallée de l’Asse, dans l’actuel département des Alpes-de-Haute-Provence (anciennement Basses-Alpes), c’est au sein d’une ferme aux pierres de Provence, entourée des champs de lavande et des forêts de chênes verts que la libération du département s’orchestre. L’été s’annonce brûlant. La décision est prise de ré-organiser la résistance Basse-Alpine. Trois « sous-secteurs » seront administrés par trois commandants. Dans chacun d’eux, des compagnies armées ont gagné le maquis. Elles vivront ces mois décisifs supportées par les villageois. Ces hommes vivent dans la clandestinité. Dans chaque sous-secteur, également, des compagnies de légaux qui demeurent dans les villes et villages et conservent leurs rôles quotidiens et leurs identités dans la société. Leurs membres informent et exécutent quelques ordres. Notamment, à Sisteron, des épurations des miliciens fasciste. Chaque sous-secteur aura pour mission d’accomplir des actions de guérilla et d’affaiblir l’armée allemande, qui est en pleine débâcle à l’Est.

Le soutien de la population est également une mission prioritaire. Le commandement du secteur de Sisteron, le tiers Nord-Ouest du département est attribué au « Camarade Tito ». Plus connu sous le nom de… Yvan Beck. Pour l’heure, la branche armée manque de moyens. Car à Londres et à Alger, à la tête du regroupement de la Résistance française dont De Gaulle est le visage, on se méfie d’une chose. On pense déjà à l’après-guerre. Pour ces dirigeants, des sections communistes armées et entraînées sont un danger à écarter. Les parachutages de matériels ne leur sont pas destinés. Le 7 juin, quelques heures après le débarquement de Normandie, les évènements s’accélèrent à Sisteron. La citadelle, édifice de Vauban perchée au sommet de la ville comme un nid d’aigle, a ses portes grandes ouvertes. Plus de deux cents prisonniers, résistants et politiques se sont évadés et gagnent le maquis à pied. L’armée allemande, alertée, organise une battue et en rattrape une petite cinquantaine. Désormais, la citadelle sera gardée par les Allemands eux-mêmes et la sécurité renforcée. L’occupant ne veut plus vivre un tel affront. Yvan Beck, le soir de ce même 7 juin, arpente le secteur. L’ordre lui a été confié de rencontrer David, un responsable de l’Armée Secrète, la branche Gaulliste de la résistance. Il va de camp en camp mais aucune trace de David. Il erre toute la nuit à sa recherche. Bredouille. Las, usé, Beck s’arrête à un camp de l’AS. Variant les techniques de négociation, de la séduction à la menace, il obtient « 8 mitraillettes, une dizaine de fusils, en assez mauvais état, des grenades gammon, des grenades incendiaires, et, ajoute-t-il dans son rapport : par notre propre initiative, 4 F.M. anglais et un mortier ». Signé « Bien fraternellement, Tito, [matricule] 62 801». Jean Garcin, responsable régional, ajoute à son propos, en évoquant les évadés de la citadelle « Un peu radicalement, il va s’efforcer de tous les ramener au camp F.T.P. : [Beck déclare dans son rapport] : “J’ai donné l’ordre de prendre un camion du camp A.S. (ils en ont trois) et de ramener tous ceux qui veulent se battre, à notre camp”. » (Jean Garcin, De l’armistice à la libération dans les Alpes de Haute-Provence : 17 juin 1940-20 août 1944). Désormais, le troisième sous-secteur des FTP administré par Tito, aura les moyens de se battre. À partir du 8 juin, les 12ᵉ et 17ᵉ Compagnies qui le forment, s’installeront autour des hameaux de Tavanons et de Tramaloup, dans le massif des Monges. Cette succession de hauts sommets calcaires et de plateaux est arpentée par les bergers et leurs milliers de moutons. Le Quartier Général est situé dans la grande bergerie du village de Bayons. Désormais, entre 140 et 170 hommes, plutôt jeunes et originaire des quatre coins de la France (mais également d’Italie, de Russie, du Portugal…) composent ces compagnies. Le troisième sous-secteur demeure assez peu actif durant le mois de juin. C’est un secteur particulièrement montagneux où des difficultés de liaison se font jour. Beck passe son temps à former et organiser de nouvelles compagnies de légaux comme à Malifai. Il se trouve au cœur du rouage de terrain des Forces Françaises de l’Intérieur. Un rouage parfois conflictuel, car des forces antagonistes et des intérêts divergents le composent. Il rapporte, suit les consignes, prends part aux réunions, dirige des opérations, délègue, propose, arrache et s’impose parfois. De manière surprenante, Beck, Tito, demeure à Sisteron. Il se déplace sans grandes difficultés et continue de vivre à la vue de tous. Il ne sera jamais arrêté, pourtant, aux dires de certains l’ayant connu à cette époque, les autorités et les villageois se faisaient une petite idée des activités qui l’occupaient durant cet été si particulier. Qu’importe. Le soir du 14 juillet, fête interdite par le régime de Vichy, les compagnies organisent des cérémonies dans les villages du sous-secteur. Jusqu’ici seules quelques actions de sabotages et de contrôle des routes les ont occupés. Mais dans quelques jours, une opération d’une autre envergure va les saisir.

Gabriel Dubois
gabriel.dubois87@gmail.com

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