Yvan Beck, l’autre « Camarade Tito » – partie 2

Suite et fin des aventures d’Yvan Beck dans la résistance anti-nazie autour de Sisteron, racontées par Gabriel Dubois dans le cadre de la rédaction d’une biographie du footballeur. Quelques années après la Libération, Beck reviendra à Sète, dans un certain dénuement. C’est là qu’il a été enterré en 1963. 

C’est le 17 juillet 1944 qu’une nouvelle des services de renseignements arrive à Beck. Le message est clair, concis. La Citadelle de Sisteron où demeurent détenus quarante-sept camarades rattrapés lors de l’évasion de début juin sera faiblement gardée. En effet, du 18 au 21 juillet, seuls douze gardes tiendront la citadelle et cinq Feldgendarmes (police militaire Allemande) veilleront à l’Hôtel de la Poste, base de commandement de l’armée allemande à Sisteron. Les commandants de chaque compagnie sont réunis à la grande bergerie de Bayons. Autour de la table, il y a là Armenier, Gilbert, Beauchaton, Lemaçon, Félix, Gazagnaire, Chabaud, Moreno et Beck. Les heures sont comptées pour établir un plan d’attaque.

Miroir des Sports, 12 Mai 1934.

On le pressent dans les rangs, les fautes mèneront à la mort ou à la détention mais ces trois jours seront la seule fenêtre de tir pour libérer les camarades. L’un d’entre eux propose d’attaquer frontalement et de lancer des cordes au-dessus de la citadelle pour aider les détenus à s’évader. Rejeté. Dans la même veine, Beck propose de prendre d’assaut la citadelle à l’aide d’échelle. Il envoie un homme en chercher des suffisamment hautes. C’est peine perdue. Les discussions faiblissent, les hommes peinent à imaginer le possible. Cette citadelle, c’est une forteresse de Vauban, elle est donc imprenable. Paraît-il. Alors comment faire ? Après des heures de débat, de tension et d’attente, Beck propose la carte de la ruse. Il expose le plan : déguiser douze partisans en gardiens qui se présenteraient naturellement à l’entrée de la citadelle pour prendre poste et maîtriseraient la garde une fois à l’intérieur. La proposition trouve écho. Les compagnies explorent cette possibilité, préparent le matériel et lorgnent sur la nuit du 20 au 21 juillet pour opérer.

Dans les heures qui suivent, après avoir pris contact avec les gendarmes amis, les partisans parviennent à dégoter cinq tenues de gardien. Pas une de plus. Alors le plan prend sa forme finale. Ces cinq « gardiens » escorteront quatre camarades anciennement détenus à la citadelle qui joueront le rôle de repris de cavale. Les mitraillettes seront masquées dans leurs musettes, démontées. La décision est prise d’envoyer les meilleurs manieurs d’armes. Un concours chronométré est lancé pour les identifier. Les neuf hommes du cheval de Troie sont nommés. L’ensemble de la compagnie aura un rôle à jouer. Trois barrages routiers lourdement armés seront installés la veille au soir de l’opération pour empêcher l’arrivée de renforts allemands. Beck prendra la tête d’un groupe de soutien en plein cœur de Sisteron. Il dirigera les opérations.

L’attaque de la Citadelle de Sisteron

Dans la nuit du 21 juillet, entre deux et quatre heures du matin, un camion chargé d’hommes fend l’air frais. Beck débarque le premier et inspecte les ruelles de Sisteron. La voie est libre. L’opération est lancée. Il est 6 h 30. Un petit groupe s’est faufilé jusqu’au pied du premier rempart, membrane extérieur de la citadelle. Nichés dans la végétation, ils attendent que le « cheval de Troie », passe devant eux pour aller se présenter. Les voilà. Quelqu’un toque sur la lourde porte métallique. Quelques mots sont échangés avec les soldats allemands et précèdent d’étranges secondes d’attente. Le destin de tant d’hommes repose là, sur ces quelques secondes… Puis… le bruit du verrou et la porte qui s’ouvre. Le groupe peine à y croire. Tout de suite, il maîtrise les premiers gardes, les repris montent les mitraillettes et parviennent à contrôler la citadelle en quelques minutes. Beck et ses hommes arrivent en renfort. Seule une rafale de tir a claqué. Un des gardiens est tué. Alors, les partisans arpentent l’immense édifice pour libérer leurs 47 camarades. Certains de ces détenus peinent à tenir debout, harassés par de longues années de détention.

Le repli s’annonce difficile. Pendant que les gardiens sont tenus en joue, un autre groupe part à la réserve d’armes et au coffre-fort. On ramasse tout ce qu’on peut. Dans ce délai-là tout s’emballe. Les renforts allemands arrivent et sont accrochés par les barrages au Nord et au Sud de la ville. Les bruits de fusillades, nourries, réveillent Sisteron. À l’Hôtel de la Poste, un groupe de maquisards ouvre le feu sur les Feldgendarmes qui refusent de se rendre. Au moins l’un d’eux est abattu. Face à la tournure que prend l’opération, Beck lance l’ordre de repli général. Il faut imaginer des grappes de dizaines d’hommes dont certains peinant à tenir debout, chargés de plusieurs fusils ou de caisses de munitions, rejoindre les chemins sur les hauteurs de la ville. À cet instant, rien n’est encore scellé. Beck monte au sommet de l’édifice, au niveau de la tour de contrôle où un fusil-mitrailleur est stationné. Il ouvre le feu sur les renforts qui pénètrent dans la ville. L’angle de tir ne permet pas de les retenir. Il est temps de se barrer.

Le soir même de ce 21 juillet, l’immense majorité des mobilisés est de retour au camp. Aucun d’entre eux n’a été blessé, ni tué. Les retardataires se reposent accueillis par des familles généreuses. Le bruit court dans ces terres Basses-Alpines et lors du repli, Louis Gazagnaire constate : « À la traversée des villages, c’est un délire. La nouvelle de l’attaque de la citadelle s’est rapidement répandue. » (Louis Gazagnaire, Le peuple héros de la Résistance, Éditions Sociales). Un étrange parfum de victoire et d’épuisement règne au pied du grand tilleul, maître impassible et centenaire de la bergerie. Les jours qui suivent vont être décisifs.

À Sisteron, les troupes allemandes du 4/194ᵉ du capitaine Staudacker sont bien décidées à laver par le sang un tel affront. Du 22 juillet au 24 juillet le sort semble jouer en défaveur des 12ᵉ et 17ᵉ Compagnies. C’est l’improvisation totale, un flottement règne. Certains cadres ont reçu l’ordre de quitter le camp sur le champ pour s’atteler à d’autres missions. Les compagnies sont à court de carburant. Pendant ces mêmes deux-jours, l’État-Major étend le commandement de Beck jusqu’à Digne, le chef-lieu des Basses-Alpes. Nous ne savons pas exactement où il se trouve à ce moment-là. Toujours est-il que le repli piétine. Les deux compagnies sont toujours regroupées à Bayons le soir du 24 juillet et s’endorment avec la certitude que le lendemain, le repli et la mise à l’abri vers Seyne-les-Alpes sera effectué. Le 25 juillet, quatre jours après l’attaque de la Citadelle, les près de deux cents hommes du camp sont réveillés par les bruits affreux du crépitement des armes et du sifflement des balles. La compagnie du capitaine Staudacker a passé toutes les digues de sécurité et a ouvert le feu. Le groupe Schwinn de la 8e compagnie de Brandebourg, venu de Gap, est là en renfort, ainsi que des dizaines de miliciens fascistes, français.

La panique est générale, Gazagnaire, présent décrira la peur qui le saisit des années plus tard: « [celle] qui vous dessèche la bouche et agite votre corps de tremblements convulsifs. À ces moments-là, il faut commander à soi-même, ou sans cela on est perdu. » Ce matin-là, onze partisans sont tués. Certains d’entre eux ont gardé leur position, jusqu’à la mort, afin de retarder l’ennemi et rendre la fuite possible. Les soldats de la milice exécutent trois frères, paysans d’une ferme non loin des lieux ainsi que dix évadés de la citadelle qui attendaient leur exfiltration, planqués au bord d’une route.1 Quatre partisans sont faits prisonniers. Le reste a pris la fuite. Cet épisode, le massacre de Bayons, va grandement marquer la région de Sisteron. Beck en sera tenu responsable par l’État-Major ainsi que par de nombreux habitants de la région. Pourtant, ce repli, particulièrement difficile, a pris des allures de calvaire suite à une succession d’évènements malvenus. Qu’importe pour les hauts gradés du maquis qui écrivent dans un rapport : « Nos pertes sont dues à un acte d’indiscipline du commandant du sous-secteur (Tito) qui n’a pas pris à temps les dispositions du repli, malgré les ordres formels, et à la parfaite connaissance des lieux par les boches, parfaitement renseignés sur nos positions. »

C’est sur ces douleurs sourdes et pénétrantes, immanquables lorsque la responsabilité implique la vie d’autrui que Beck va continuer le combat. Le 19 août 1944, alors que les forces alliées ont débarqué en Provence quelques jours plus tôt, une clameur inimaginable après des années de silence et de chape de plomb enlace Digne toute entière. Digne, les Basses-Alpes, la Provence, tant de territoires sont désormais libérés. Les forces allemandes fuient ou sont faites prisonnières. Les maquisards arpentent les rues avec les habitants. La vie prend une allure de liesse. Beck, prend part à ces fêtes, lui, l’enfant de Belgrade, la vedette des stades est là, à goûter ce quelque chose d’indescriptible. La plus belle des victoires se dessine.

Pourtant, les forces allemandes refusent de se rendre définitivement. À moins de 100 kilomètres de là, les groupes de Résistants sont en difficulté dans la vallée de l’Ubaye et tiennent miraculeusement une position à la lisière de la frontière italienne. Ils appellent des renforts au plus vite. Dans les Basses-Alpes, l’État-Major prend la décision d’envoyer une centaine d’hommes composée de FTP et d’AS. À la tête de ce détachement ? Le camarade Tito. Yvan Beck. Encore lui. Le départ est donné le 20 août à midi. Du 23 au 25 août, dans cette vallée de haute montagne qu’est l’Ubaye, stratégique pour son accès à l’Italie, les combats sont d’une intensité rarement connue par les Résistants en France. C’est une guerre de position, en position défavorable. Les mortiers pleuvent des positions ennemies située sur le col de Larche. Un soldat sous les ordres de Beck est tué le 25 août. Il avait 18 ans.2 L’arrivée tardive des renforts Alliés, à la toute fin du mois, permettra de stabiliser le front et soulager les maquisards, exténués. Le col de Larche sera l’une des dernières poches allemandes à tenir en France. Le col sera libéré fin avril 1945 par les troupes françaises.

Cet été-là de 1944, Yvan Beck aura fait corps avec Résistance armée communiste. Louis Félix, partisan lui aussi et au fait de ses escapades sentimentales, confiera plus tard : « Il fut l’auteur du plan qui permit de libérer les internés de la citadelle. Malgré les faiblesses de l’homme, le camarade Tito fut et demeure un FTP digne de ce nom ». Un compliment en guise de couronne de laurier.

Retour à Sète

Après cette putain de guerre, Yvan Beck a 36 ans. Sa carrière de footballeur est définitivement derrière lui. Il continue d’entraîner des clubs amateurs aux quatre coins du Sud-Est et en Algérie jusqu’à ses 48 ans en 1958. Des dires de certains de ses proches, il a laissé quelque chose, là-bas, autour de Sisteron. Il semble meurtri. Irrémédiablement. Sa joie, sa gaieté sont tombées sous les balles puis sous les reproches et les invectives qui ne lui ont pas été épargnés. Yvan Beck, sans doute trop fier, blessé et porté par le devoir, ne demandera aucune des reconnaissances ou des indemnités mises en places pour les combattants de la Résistance. Il ne jouera jamais de ses relations établies durant le maquis. Beck se retrouvera même en difficultés financières au début des années 1950, lui qui a toujours tout dépensé, hédoniste et généreux. Ce sont d’anciens coéquipiers qui lui enverront de l’aide sans qu’il n’ait rien demandé. En 1958, à l’âge de 49 ans, il regagne Sète, la ville de ses gloires passées, sa patrie d’adoption. Il y exerce le métier de livreur-mareyeur tout en étant hébergé au sein d’un bar sur les Quais. Les Sétois reconnaissent sa silhouette à l’œuvre le matin, à tirer des caisses débordantes de poissons et les livrer jusqu’aux Halles sur son triporteur. Un de ces matins-là, celui du 12 juin 1963, Beck s’écroule au milieu des travailleurs de la mer. Une crise cardiaque vient de le terrasser. Il avait 53 ans. Le 15 juin 1963, une cérémonie regroupe une foule de sportifs et de Sétois, venue rendre hommage à l’un des leurs, un qu’ils ont tant aimé et admiré. Beck repose au cimetière Le Py en bordure de l’étang de Thau. Sur sa tombe, se dresse une plaque en forme de livre ouvert, où une photo de lui, tout sourire à côté des trophées de la Coupe et du Championnat de France prend la forme d’un médaillon. « À notre ami » ; « Yvan BECK décédé à l’âge de 54 ans » (il aurait eu 54 ans le 29 octobre 1963). Une autre, lissée par le temps, est signée de l’Association Sportive du Bassin Minier (de Matheysine en Isère) : « À notre entraîneur ». Quelques plantes grasses, des sedum-palmeri, prennent place au pied de la dalle. Ses fleurs jaunes éclatent au printemps. Aujourd’hui encore.

« Bien fraternellement, Tito, 62 801 ».

Gabriel Dubois
gabriel.dubois87@gmail.com

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1Pour que leurs noms ne soient pas inconnus ni oubliés, voici la liste des victimes : Quintel Blanc, 17 ans, Pierre Chauvin, 19 ans, Chana Ramon, 21 ans, Eugène Coulomb, non-connu, René Guidetti, 18 ans , Marius Monnet, 19 ans, Maurice Nury, 19 ans, Marcel Roux, 19 ans, Pierre Roux, 21 ans, les trois frères Pustel : Camille, Lucien et Gilbert dont l’âge est non-connu, Jules Cluzel, 39 ans, Léon Debons, 62 ans, Jean Crozemarie, 43 ans, Lucien Delaquerrière 57 ans, Émile Duport, 55 ans, Georges Dupuy, 62 ans, Dominique Maisto, 46 ans, Blanc Perret, 47 ans, Pierre Toffani, 45 ans, Serge Chenal, non-connu ainsi qu’une victime non-identifiée.

2Il s’agit de René Pellegrin.

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