13 avril 1314 : l’inefficacité du décret d’interdiction du « mob football »

Qu’on l’appelle « folk football » ou « mob football » en Grande-Bretagne ou « soule » en France, ce jeux de balle très prisé des couches populaires n’avait pas bonne presse auprès du pouvoir royal qui a passé plusieurs siècle à essayer de l’éradiquer, en vain.

De tous les ancêtres qu’on a coutume de prêter au football, le mob ou folk football, qu’on peut traduire par « football de masse » ou « football du peuple », est ce qui lui a servi de base lointaine. Car, s’il y a une forme de continuité, l’invention football au sein des écoles de la bourgeoisie anglaises a définitivement liquidé le mob football. Plus précisément, c’est le capitalisme, à travers l’essor industriel du pays, qui a fini par avoir la peau du « football de masse ». Ce qu’aucune des nombreuses interdictions, par ordonnance ou décret royal, n’étaient parvenues à faire. Entre le début du 14e siècle et celui du 16e, il y en aurait eu une trentaine.

Ce décret du 13 avril 1314 est la première interdiction connue de ce qu’Alfred Wahl, père de l’histoire du football en France, appelle un « jeu de balle médiéval » et qui fonctionne sans règle écrite. Alfred Wahl présente sommairement ainsi la soule : « le nombre de participants n’était pas fixé, ni la durée du jeu, ni même les limites précises de l’espace ». Bien que les parties remplissent, comme l’explique le sociologue Patrick Vassort, un rôle de « régulation des tensions sociales », cette pratique ludique et très populaire au sein de la paysannerie est dans le viseur des autorités du Royaume.

Du football comme « trouble à l’ordre public »

Il est vrai que les parties, opposant généralement les villageois de deux contrées voisines, sont sanglantes et s’apparentent à des batailles rangées qui ne se terminaient que lorsqu’une des deux équipes parvenait à amener la balle dans l’en-but adverse. Cette pratique est un produit de son époque. Le fait que la mort y soit admise est à replacer dans le contexte médiéval où la population, confrontée aux multiples guerres, famines ou épidémie, la côtoie de près.

C’est le lord-maire de Londres, un orfèvre du nom de Nicholas de Farndone, qui a dégainé le premier en interdisant la pratique des jeux de balle. Décret validé sans soucis par le roi Édouard II qui, comme tous les souverains tient à tenir le peuple en respect. Les mots de l’édile sont cités par les sociologues Norbert Elias et Eric Dunning citent l’édile dans Sport et civilisation : une violence maîtrisée (1994) : « à cause d’un certain tumulte provoqué par des jeux de football dans les terrains publics, qui peuvent provoquer de nombreux maux – ce dont Dieu nous préserve –, nous décidons et interdisons, au nom du Roi, sous peine de prison, que de tels jeux soient pratiqués désormais dans la cité ».

Ce décret, qui s’applique dans un premier temps à la seule ville de Londres, prévoit de punir les pratiquants de mob football de peines de prison. Il initie plusieurs siècles de tentative infructueuse d’interdire ces jeux s’inscrivant dans les coutumes populaires. Les successeurs d’Edouard II s’y casseront aussi les dents. Edouard III en 1349, Richard II en 1389 ou encore Henry IV en 1401. Toujours dans le même esprit de canaliser ces loisirs populaires porteurs à leurs yeux de « troubles à l’ordre public »: nuisances sonores, bris de tuiles, dégradations en tous genre, et un nombre important de blessés d’éclopés quand ce ne sont pas les cadavres qu’on ramasse à la fin de la partie.

Plus porté sur les questions militaires que son prédécesseur, Edouard III, en opposition aux loisirs populaires qu’il juge inutiles, tentera d’imposer la pratique du tir à l’arc. Une manière, en pleine guerre de Cent ans, de former et de tenir prêts au combat un contingent d’archers valides.

Le mob football mis dans un enclos

Même si elle ne vient pas à bout du mob football, la répression n’en est pas moins féroce. Et celle-ci va s’accentuer au fil du temps et de la privatisation des terres avec le système des enclosures. Il devient de plus en plus compliqué de se livrer à une partie. Les pratiquants de mob football sont dorénavant aussi confrontés à la bourgeoisie agraire naissante, à qui les Royal Dragoons, corps de l’armée britannique créé en 1674, viennent régulièrement prêter main forte comme le raconte Mickaël Correia dans son Histoire populaire du Football.

Aujourd’hui, il reste quelques vestiges de la pratique du mob football, comme dans la petite ville d’Ashbourne, à l’ouest du pays, où le Royal Shrovetide Football, une tradition qui remonte au 12e siècle, en entretient le folklore. (© Rob Scott Photography)

Vers le 17e siècle, une variante raccourcie se développe sur un espace délimité avec des nombres de participants réduits – on parle d’équipes de 30 à 50 joueurs. Cette variante, qui ne détruit plus aucun mobilier urbain sur son passage, a les faveurs des seigneurs pour qui ça devient une forme de distraction. C’est le début d’une forme de « dédiabolisation », mais aussi d’une domestication et d’un encadrement de la pratique par le pouvoir.

Plus qu’un écrasement à coups de décrets d’interdiction, la pratique du mob football va progressivement disparaître sous les assauts des propriétaires terriens qui y voient une pratique génèrant trop de destruction de capital agricole. L’historien marxiste Eric Hobsbawn note l’impact des enclosures sur la vie quotidienne, et notamment leurs loisirs, des classes populaires durant la première moitié du 19e siècle. Elles se voient dépossédées des espaces qui leur permettaient de pratiquer le mob football, devenues des terres labourées et clôturées. Au début de l’ère victorienne l’Highway Act de 1835, interdisant la pratique du mob football en ville, portera le coup de grâce. Et dans les public schools, la création du football en tant que sport codifié n’est plus qu’une question de temps.

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