23 Septembre 1928: Baston de classe et coups de canne inaugurent le derby Alianza – Universitario

Parmi les derbys emblématiques du continent sud-américain, celui opposant l’Alianza Lima et l’Universitario Club occupe une place de choix. Le tout premier de ce derby reste surnommé le Clásico de los Bastonazos. La rivalité entre les deux équipes est marquée par un fort antagonisme de classe entre les deux équipes. Ce qui n’a pas manqué de faire des étincelles.

L’Alianza est le club de la Victoria, important quartier pauvre de la capitale où il installe définitivement son siège social en 1928. Il s’impose alors le club de la classe ouvrière limeña. Cet ancrage populaire constitue le socle de son identité. Car l’Alianza, fondée en 1901 sous le premier nom de Sport Alianza par des ouvriers immigrés d’Italie et de Chine, est un club auquel les ouvriers et les couches les plus pauvres s’identifient. Au sens où les succès du club leur donnent du baume au cœur et les aident à résister face aux dures conditions de vie. Dans un football péruvien qui ne deviendra professionnel qu’en 1951, les premiers joueurs des blanquiazul de l’Alianza Lima ont tous un travail à côté du football, et beaucoup sont chauffeurs ou maçons.

Deux clubs aux identités de classe antagoniques

Le football péruvien mais quelques années à structurer un championnat national. Jusque-là seuls des championnats provinciaux existaient. En 1928, le premier championnat regroupant les meilleures équipes du pays est organisé sous l’égide de la Fédération Péruvienne de Football. Une formule avec une première phase à deux groupes, d’où les meilleurs se qualifient pour une poule finale à cinq équipes. Autre nouveauté, la Federación Universitaria de Futbol, fondée quatre ans plus tôt par des étudiants issus de la bourgeoisie de Lima, dispose d’un accessit pour la compétition. Ayant seulement participé à des compétitions scolaires, la « U », comme on la surnommera plus tard, peut aisément faire jouer ses relations haut-placées pour obtenir le privilège d’accéder directement à l’élite.

L’Alianza est considéré comme le meilleur club du pays. L’objectif de la « U » est de mettre un terme à cette hégémonie. Cette rivalité, plus que traversée par un fort antagonisme social, va importer la lutte des classes dans le jeune football péruvien. Désormais, la bourgeoisie possède aussi son club. Armando Leveau, supporter et historien non-officiel des aliancistes, confirme: «L’Universitario a été monté en partie pour contrer la domination de l’Alianza Lima. Une bonne partie de la bourgeoisie de l’époque ne pouvait supporter l’idée que le football péruvien soit dominé par une équipe de racailles et de noirs, dont l’idole du moment, Alejandro Vilanueva, était vue par eux comme un “bon à rien” et un “sale noir” plutôt que comme un génie du football

Le Clásico de los Bastonazos

Cette rivalité va assez vite avoir l’occasion de s’exprimer sur le terrain, mais aussi en tribunes. Lors de ce championnat de 1928, l’Alianza et la Federacion Universitaria évoluent dans deux groupes différents. Ils se rencontrent pour la première fois lors de la poule finale avec le titre de champion du Pérou en jeu à l’issue du match. Les adeptes de dramaturgie footballistique auraient apprécié le scenario. Alors qu’en levé de rideau l’Atlético Chalaco vient d’affronter Sport Progreso, l’ancien Stade National de Lima est plein à craquer pour ce tout premier Superclásico, avec environ 15 000 supporters chauffés à blanc dans les gradins. Pour cette finale que la Fédération pressent explosive, il est fait appel à un arbitre uruguayen, du nom Julio Borelli, sûrement de peur que l’objectivité arbitrale soit mise à mal.

Dans le stade, les bourgeois ne passent pas inaperçus, reconnaissables à leur complet-veston, avec un haut-de-forme et une canne pour parfaire la panoplie. Le match démarre fort, l’Universitario douche dès la 7e minute les supporters aliancistes, grâce au but de Pablo Pacheco. Piqué au vif les blanquiazul de l’Alianza intensifient les contacts. De nombreux coups sont donnés de part et d’autre. La tension palpable sur le terrain déteint sur les tribunes, à moins que ce ne soit l’inverse. Dans les tribunes plusieurs bagarres sont sur le point d’éclater, mais on n’imagine pas encore que ce match n’ira pas à son terme.

C’est à la 70e minute que le match vire à la bagarre générale. Tout part d’un tacle trop rugueux de Miguel Rostaing sur Mario De las Casas, entraîneur-joueur de l’Universitario. Celui-ci, à peine relevé, balance en représailles un coup de poing dans la figure de l’attaquant de l’Alianza. Dans la mêlée qui se forme, Juan Quintana se jette sur De las Casas à qui il distribue quelques marrons.
L’arbitre ne fait pas de détails et expulse les trois joueurs. Ce qui aurait pu calmer les esprits n’aura aucun effet. Dans les dix minutes qui suivent, il expulsera trois nouveaux joueurs. L’Alianza déjà réduite à neuf voit coup sur coup se faire expulser Alberto Soria (73e), la star Alejandro Vilanueva (75e) puis Juan Rostaing (80e) pour une faute dans la surface de réparation. Mais aucun penalty ne sera tiré par les universitaires car, après un moment de flottement, l’arbitre se rend compte que l’Alianza n’a plus que six joueurs sur le terrain. Or, le règlement est clair, une équipe ne peut évoluer avec moins de sept joueurs. Il siffle donc la fin du match dix minutes avant son terme.

Troisième mi-temps dans les tribunes

Les supporters de l’Universitario, maîtrisant visiblement mal les règles du football, ne comprennent pas la décision de l’arbitre ni que leurs poulains ont match gagné. Dans leur esprit le match doit se poursuivre. D’autant qu’avec seulement six joueurs en face, ils s’imaginent un beau duel déséquilibré en faveur de la « U » qui doit asseoir sa domination sur son rival des bas quartiers. Les bourgeois en tribune centrale, estimant qu’ils ont payé pour, veulent la fin de leur match, d’autant plus s’il doit s’agir d’une mise à mort de l’Alianza.

Au moment de rentrer aux vestiaires, aux abords de cette tribune les joueurs de l’Alianza se font copieusement siffler et insulter de “nègres de merde” ou encore de “pochtrons”. Face à cette pluie d’insultes, Filomeno Garcia, qui comme ses partenaires n’est pas du genre à se laisser marcher dessus, franchit la barrière pour en découdre. Les coups de canne pleuvent sur le sanguin milieu de terrain. Solidaires, ses coéquipiers puis les supporters fondent sur la tribune pour lui prêter main forte. Aux coups de cannes des bourgeois et aux sièges qui leur pleuvaient dessus, les aliancistes n’ont que leurs poings à opposer, mais l’occasion était trop belle de leur rendre les coups. La bagarre sera finalement dispersée par la police. Mais la première page de ce derby légendaire venait d’être écrite. Ce premier Superclásico de l’histoire passera à la postérité sous le nom de « Clásico de los Bastonazos ».

Le derby sans fin

Mais il y a encore un scenario que les instances péruviennes n’avaient pas prévu. Une victoire 1 à 0 de la Federacion Universitaria génère une égalité parfaite entre les deux équipes qui vont devoir à nouveau s’affronter dans un match d’appui, en forme de finale, pour se départager et enfin attribuer le titre de champion du Pérou. Mais ce match se termine sur le score de 1 à 1. Sans règle des tirs au but, ni de tirage au sort, ils se retrouvent donc une troisième fois le 1er novembre 1928, toujours dans ce même Stade National de Lima. Cette fois-ci, l’Alianza ne laisse pas passer sa chance et remporte ce match 2 à 0 qui en fait à jamais le premier champion officiel du Pérou. Les supporters blanquiazul peuvent alors allègrement fêter ce titre dans les rues de Lima, comme ceux de l’Universitario ne s’étaient pas privés de fêter la victoire au soir du 23 septembre.

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Sources: La lutte des classes a eu raison du derby – Les Cahiers d’Oncle Fredo

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L’ancien Stade National de Lima, inauguré en 1897 et rasé en 1951 pour faire place à l’actuel Stade National.

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