Eduardo Galeano et le “douzième joueur” | Extrait

Le 13 avril 2015, Eduardo Galeano rendait son dernier souffle de vivant. C’est comme si ses mots continuent de venir nous effleurer, régulièrement, quand ils ne nous agrippent pas le coeur, tout simplement. L’auteur mondialement connu du livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine, a aussi semé sur son passage une somme d’écrits sur le football réunis dans le recueil Le Football, Ombre et Lumière dont le texte intitulé “Le supporter”, que nous reproduisons, est extrait.

« Il vaut mieux partager sa flamme et ses indignations, la mélancolie – plutôt que la nostalgie – d’un homme qui savait à la fois de quoi le football était fait, ce qu’il conservait et ce qu’il perdait déjà au moment où il écrivit Football, ombre et lumière.» écrivaient Les Cahiers du Football au lendemain de la mort d’Eduardo Galeano. Dans cet extrait, il nous parle de ce “douzième joueur”, dévot de la religion sans athées qu’est le football, cette “religion laïque du prolétariat” selon d’autres mots, ceux de l’historien Eric Hobsbawn.

Une fois par semaine, le supporter fuit sa maison et va au stade. Les drapeaux flottent au vent, les crécelles retentissent, et les fusées, et les tambours, les serpentins et les confettis pleuvent: la ville disparaît, on oublie la routine, seul existe le temple. Dans cet espace sacré, la seule religion qui n’ait pas d’athées exhibe ses divinités. Bien que le supporter puisse contempler plus à son aise le miracle sur l’écran de la télévision, il préfère entreprendre son pèlerinage jusqu’à ce lieu où il peut voir en chair et en os ses anges combattre les démons de service.

Ici, le supporter agite son mouchoir, avale sa salive, glup, avale du venin, mange sa casquette, susurre prières et malédictions et soudain se brise la gorge dans une ovation et saute comme une puce en serrant dans ses bras l’inconnu qui crie “but” à côté de lui. Tant que dure la messe païenne, le supporter n’est pas seul. Il partage avec des milliers de dévots la certitude que nous sommes les meilleurs, que tous les arbitres sont des vendus, que tous les adversaires sont des tricheurs.

Le supporter dit rarement: « Aujourd’hui mon club joue. » Il dit plutôt: « Aujourd’hui on joue. » Ce “douzième joueur” sait bien que c’est lui qui souffle les vents de ferveur qui poussent le ballon quand celui-ci s’endort, comme les onze autres joueurs savent que jouer sans supporters, c’est comme danser sans musique.

A la fin de la partie, le supporter, qui n’a pas bougé de sa tribune, célèbre “sa” victoire, “quel carton on leur a mis”, “quelle raclée ils ont prise”, ou bien il pleure “sa” défaite, “on s’est encore fait voler”, “pourri d’arbitre”. Et alors le soleil s’en va et avec lui le supporter. L’ombre descend sur le stade qui se vide. Ça et là, sur les gradins de ciment, quelques feux de Bengale finissent de brûler, tandis que s’éteignent les lumières et les cris. Le stade reste seul et le supporter retourne lui aussi à sa solitude, je qui a été nous: le supporter s’éloigne, se disperse, se perd, et le dimanche est mélancolique comme un mercredi des Cendres après la mort du carnaval.

 

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