Pourquoi cherche-t-on à faire de Klopp le nouveau Shankly ?

Ce titre de champion était attendu depuis trente ans du côté de Liverpool. Une éternité, et pas seulement parce que la majorité des joueurs de l’effectif actuel n’étaient pas nés en 1990. C’est le premier des Reds sous l’ère de la Premier League créée en 1992. Et c’est déjà historique. Au point d’élever Jurgen Klopp au rang de Bill Shankly ? Ça c’est une autre histoire.

Peut-on comparer deux coachs qui ont pris les rênes d’un club à plus de quarante ans de distance ? Si c’est pour arriver à dire que l’un ou l’autre est meilleur, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Malgré la puissance des émotions qu’ils ont été capables de procurer, et un charisme hors norme, Jurgen Klopp et Bill Shankly sont les produits de deux époques footballistiques bien trop distinctes. Dès lors, il devient très audacieux de les mettre côte à côte, à moins que ce soit dans un pur objectif de communication.

L’envers du storytelling

« Jurgen Klopp est fait pour Liverpool, comme Bill Shankly ». Ainsi a exulté Peter Moore à l’annonce du titre des Reds. Par ces mots abondamment relayé, le directeur général de Liverpool ne s’ose pas à une simple comparaison à l’emporte-pièce. Il pose les bases de la communication du club autour de ce titre de champion. Il commence à nous raconter une histoire pour mieux nous la vendre. Celle de la filiation directe de ce succès avec le glorieux passé du club, histoire de le raccrocher à l’ADN et à l’héritage populaire revendiqués par les supporters. Ce n’est bien sûr pas anodin, ni désintéressé, et mérite d’être questionné. Car derrière ce storytelling érigeant Jurgen Klopp en digne héritier de Bill Shankly, benoîtement repris par toute une partie de la presse, il y a une série d’enjeux qui tiennent autant au marketing qu’à la pacification de la gouvernance de Fenway Sport Group – société américaine de sport business déjà propriétaire de l’équipe de base-ball des Boston Red Sox – à la tête du club depuis 2010.

Mythique bannière du Kop, inspirée d’un célèbre visuel socialiste. Ici, sont honorés les coachs qui mené un jour Liverpool sur le toit de l’Europe. Dans l’ordre: Bill Shankly, Bob Paisley, Joe Fagan, Kenny Dalglish, Rafael Benitez et Jurgen Klopp.

Cette stratégie ne s’appuie pas sur rien. Elle répond clairement à une attente populaire du côté de Liverpool, en partie comblée par ce titre de champion d’Angleterre, de voir ressusciter son âge d’or. Mais aussi à la difficulté de se détacher de la quête d’une figure providentielle capable de redonner au Liverpool FC son lustre d’antan. Même d’anciens joueurs du club, comme John Aldridge, Bruce Grobbelaar ou Mark Lawrenson, s’y sont mis et dressent un portrait de Klopp en réincarnation de Shankly, éternellement intouchable du côté d’Anfield pour avoir amené le club au sommet du foot anglais des 60’s après l’avoir sorti de la morne 2e division, et pour avoir rendu au peuple du Liverpool FC sa fierté d’être scouser. Pour Lawrenson, quand « Klopp est arrivé, tout le monde a dit “c’est le prochain Shankly”. Vous savez quoi, il a été Shankly-esque dans tout ce qu’il a fait ». Un paralèlle qui doit beaucoup à la capacité de Klopp à rendre les joueurs meilleurs. Les évolutions de Bobby Firmino et de Jordan Henderson sont de bons exemples.

Fort d’une quinzaine de trophées, Liverpool était pourtant loin de n’avoir rien gagné ces trente dernières années. Mais personne n’imaginait qu’après le titre de 90, le club resterait si longtemps sans être champion. Ni que le football était sur le point de basculer dans une nouvelle ère qui le verrait se transformer en profondeur sous les coups de boutoir du libéralisme, comme un effet secondaire des années Thatcher. Il en sortira un football aux antipodes de celui qui portait la griffe de Bill Shankly, avec son état d’esprit mâtiné de socialisme et d’accents irlandais. Ce football transmis de génération en génération, comme un flambeau, à Bob Paisley, Joe Fagan puis Kenny Dalglish, qui n’allait plus exister que comme un patrimoine mythologique entretenu par la solide communauté des Reds.

Le shanklysme rattrapé par le libéralisme

Le Liverpool FC repose aujourd’hui sur cet antagonisme entre, d’une part, l’héritage populaire porté par ses fans et, d’autre part, la puissance économique du club déclarant un bénéfice brut de 46 millions d’euros, et dont la valeur est estimée à 986 millions – soit le troisième club le plus cher du monde derrière le Real Madrid et Manchester City. Un équilibre impossible. D’autant qu’en 2015/16, FSG annonçait sans aucune retenue son projet de voir « les fans de Liverpool se transformer en clients ». De quoi mettre à mal l’idéal d’unité entre le club et les fans tant recherché par Klopp. Un peu, il est vrai, comme Shankly l’a réalisé en son temps. Mais il s’agissait d’un temps où Anfield, et son mythique Spion Kop, était un temple prolétaire. C’est à dire bien avant l’augmentation faramineuse du prix des places – en 90 une place dans le Kop coûtait 4£ contre environ 60£ aujourd’hui – qui a suivi le plan de rénovation des stades en enceintes hyper-sécurisées, préconisé dans le rapport Taylor et aboutissant à une gentrification progressive des tribunes.

La tension autour du prix des places n’a jamais vraiment cessé du côté d’Anfield. En 2008, ce sont plusieurs centaines de fans se retrouvant dans l’incapacité de faire face à la hausse du prix des abonnements qui crééront le Liverpool AFC en réaction. Le dernier épisode remonte à 2015/16. Jurgen Klopp venait à peine d’être installé sur le banc et FSG était parvenu à crisper Anfield Road, pourtant beaucoup moins virulent que par le passé, avec son projet d’augmentation du prix des places à 77£. Refusant d’être pris pour des pigeons, les associations de supporters – Spion Kop 1906 et Spirit of Shankly – ont organisé la protestation. FSG a pu mesurer qu’il y avait encore du répondant en tribunes. « Message reçu » répondront les dirigeants dans un communiqué d’excuses où ils annoncent faire marche arrière en gelant le prix des abonnements. Une démarche qui a eu le mérite de calmer le jeu. La Champions League 2019 et la Premier League 2020, ont aussi apporté un regain de crédit à FSG sous le règne de qui les supporters n’avaient eu jusqu’ici qu’une pauvre Coupe de la Ligue à se mettre sous la dent en 2012.

Enter the Liverpool Football Klopp

Certes ce titre de champion d’Angleterre est un cadeau inestimable offert aux fans de Liverpool, mais la paix sociale reste fragile. FSG compte bien capitaliser sur la cote extraordinaire dont jouit Jurgen Klopp après lui avoir permis de façonner une équipe à sa main ces dernières saisons (avec les arrivées successives de Mané et Wijnaldum en 2016, de Salah, Van Dijk, Oxlade-Chamberlain et Robertson en 2017 et d’Allison et Fabinho en 2018). Quelle meilleure validation de leur propre choix d’avoir fait appel à Klopp que de le voir comparé à l’iconique Shankly ? « Il n’y a aucune comparaison possible » répond de son côté Klopp qui préfère prendre de prudentes distances que certains mettront sur le compte de l’humilité ou d’une communication maîtrisée. Ou bien de l’immense respect qu’il témoigne aux Shankly, Paisley – le plus titré – et Dalglish. Et à travers eux, à l’histoire du club et de la ville.

Depuis Shankly le football a changé et ce n’est rien de le dire. On peut difficilement nier que le football moderne actuel n’est pas du tout la continuité logique ou naturelle de celui des années 60, 70 ou 80, mais qu’il en concrétise plutôt la rupture libérale. En cela le succès du Liverpool de Klopp, apôtre du gegenpressing, parachève plutôt la consécration définitive du club en monument du foot business. Et si Klopp, en plus de ne pas être le nouveau Shankly, tirait malgré lui le linceul sur le Liverpool de ses glorieux prédécesseurs ? Les traces qu’ils ont laissé dans la mémoire collective ne s’estomperont pas comme ça. Les statues comme les chants d’Anfield en ont fait des immortels. Mais les générations se renouvellent et les idoles aussi. Avec ce titre ramené à Liverpool après tant d’attente, Klopp referme un livre ancien pour en commencer un nouveau. Auprès des supporters, il a quasiment carte blanche pour l’écrire.

Édito n°26

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