Hors de Grèce le nom de Spyros Kontoulis ne dit peut-être pas grand-chose. Il fait pourtant partie de ces dizaines de sportifs grecs à s’être engagé dans la résistance contre le nazisme, et à le payer de leur vie. Il a fait l’essentiel de sa carrière durant les années 30 sous les couleurs de l’AEK Athènes, club dont les principaux groupes de supporters restent réputés aujourd’hui pour leur engagement antifasciste.
Les statistiques établissent que Spyros Kontoulis a joué 83 matchs officiels sous le maillot jaune et noir. Il reste aujourd’hui un symbole fort de la mémoire du club et de ses supporters qui en font un emblème de courage et de résistance. Il ne fut toutefois pas le seul joueur de l’AEK à s’engager dans la Résistance. On dit que plus de la moitié de l’équipe a participé aux combats contre l’occupation par l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et la Bulgarie entre 1940 et 1945. Ce passage d’une carrière de footballeur professionnel à la première ligne du combat contre l’occupation du pays, est représentatif de l’engagement dans la résistance de tout un contingent de sportifs grecs, sympathisants de gauche ou communistes.
De la génération des premiers titres de l’AEK
Spyros Kontoulis est né en 1915 au Pirée, le plus grand port de Grèce. L’absence de registre correctement tenu à cette époque empêche de connaître sa date de naissance exacte. Il commence à jouer au football vers l’âge de 16 ans, au sein d’un club de sa ville, l’Amyna Piraeus. Son talent et ses qualités au poste de défenseur ne passent pas inaperçus. Il est rapidement repéré par l’AEK Athènes qui le recrute en 1935. C’est le club historique de la communauté des grecs revenus d’Asie Mineure, avec le rebetiko dans les bagages, suite à la défaite de l’armée grecque lors de la guerre greco-turque en 1922. Plus d’un million de Grecs furent alors priés de quitter la Turquie d’Ataturk, et environ 500 000 Turcs de Macédoine de faire le chemin inverse. Cet épisode, connu dans l’histoire de la Grèce moderne sous le nom de “Grande Catastrophe”, a abouti à la chute de la monarchie et à l’avènement de la Deuxième République en 1924.

Le jeune Spyros a 20 ans quand il enfile pour la première fois le maillot jaune et noir de l’AEK qui n’existe alors que depuis une dizaine d’années et ne compte qu’une Coupe de Grèce à son palmarès, remportée en 1932. Le club, qui arbore un aigle bicéphale byzantin (Dikefalos Aetos – Δικέφαλος Αετός) comme emblème, est installé depuis sa création en 1924 dans le quartier de Nea Filadelfia où son stade historique sera construit en 1928. Kontoulis est donc de la génération qui remportera les premiers titres de Champion de Grèce de l’histoire du club en 1939 et 1940, dont le premier doublé Coupe/Championnat en 1939 (les autres ont eu lieu en 1978 et 2023). Une période de domination interrompue par la guerre, durant laquelle l’AEK a aussi remporté le championnat de guerre athénien. Le championnat grec ne reprendra ses droits qu’en 1945, mais sans Spyros Kontoulis.
L’engagement dans la résistance
Le rugueux défenseur s’est engagé dans la résistance dès le déclenchement de la Guerre italo-grecque, le 28 octobre 1940. Mussolini, via l’ultimatum posé par l’ambassadeur Emanuele Grazzi, exigeait alors que la Grèce laisse passer ses troupes afin d’occuper des points stratégiques. Depuis 1936 la Grèce est déjà sous le joug du régime pro-fasciste de Metaxas. Mais celui-ci, se sentant menacé par une pression populaire acquise aux idées communistes, refusera l’ultimatum italien. La mobilisation et la résistance s’organisent sans attendre. Plus tard, Spyros Kontoulis rejoindra l’Association des Athlètes Grecs (Ένωση Ελλήνων Αθλητών), créée en 1943 dans le giron du l’imposant KKE (le Parti Communiste Grec), dans l’objectif d’organiser politiquement les sportifs. Elle deviendra une composante du Front de Libération, l’EAM (Εθνικό Απελευθερωτικό Μέτωπο), sous influence communiste, tout comme sa branche armée: l’ELAS, (Εθνικός Λαϊκός Απελευθερωτικός Στρατός), principale organisation de partisans, créée en février 1942, avec à sa tête Áris Velouchiótis.
Par la force des choses, durant la guerre les événements sportifs se font très rares. La plupart des compétitions sont suspendues et un grand nombre de sportifs sont mobilisés dans l’armée pour faire face à l’invasion italienne. La dictature de Metaxas en profite pour mettre les instances du football sous tutelle, tout comme la majeure partie des clubs. Une opportunité que le régime s’empresse de saisir, d’autant que certains clubs étaient réputés pour leur proximité avec la gauche républicaine, comme le Panathinaïkos l’AEK, le Panionios, l’Apollonas ou encore le PAOK Salonique.
La dictature avait aussi pris soin d’interdire toute “politisation” des clubs de football. Grâce aux archives, les historiens disposent d’articles mentionnant l’engagement de certains de ces sportifs sur le front albanais, dans un premier temps auprès de l’armée grecque. C’est le cas du footballeur Kostas Valavanis, lui aussi membre de l’AEK, grièvement blessé par un obus dans les massifs montagneux d’Albanie, théâtre de nombreux combats qui permirent de repousser un temps les troupes mussoliniennes. Une des figures de l’Olympiakos, Alekos Xatzitaurodis a connu le même sort alors qu’il combattait dans le district de Tëpëlenë en Albanie. La Grèce a fini par capituler en avril 1941, sous les coups de boutoirs conjugués des armées italiennes et allemandes, qui dès lors pu occuper le pays.
Arrestation, puis exécution par les nazis
L’issue de Spyros Kontoulis sera plus tragique. Légèrement blessé sur le front, il était en mesure d’envisager reprendre sa vie de footballeur à l’issue de la guerre. Revenu à Athènes, sous occupation nazie, il devait veiller à mesurer chacun de ses déplacements. Les risques d’interpellations étaient grands dans un contexte où les résistants communistes, qui contrôlaient plusieurs zones montagneuses du pays depuis 1943, étaient traqués. Localisé par les services de renseignement nazis, Kontoulis fut “cueilli” après avoir rendu une visite à sa mère dans la banlieue ouvrière de Nea Kokkinia (aujourd’hui Nikaia) près du Pirée. Interpellé une nuit d’avril 1944, il été emprisonné dans le camp de Chaïdári, en banlieue d’Athènes. Là-bas, il a retrouvé son frère Vassilis qui sera exécuté peu après, ainsi que son coéquipier de l’AEK, Kostas Christodolou qui sera lui torturé.
A la mi-juin 1944, après deux mois d’incarcération, les allemands ont décidé de le transférer en camion, en compagnie d’autres prisonniers, en direction de Kaisariani, pour les exécuter. Le même sort avait été réservé quelques semaines plus tôt, le 1er Mai, à deux cent communistes, en représailles à la mort d’un général nazi pris dans une embuscade. Comprenant ce qui l’attend, Spyros tente de s’évader en sautant du camion, il sera abattu d’une rafale de mitraillette. La guerre allait prendre fin quelques mois plus tard, le 12 octobre 1944, date à laquelle les troupes nazies ont été chassées par les partisans de l’ELAS qui allaient bientôt devoir reprendre les armes contre les troupes anglaises du général Scobie. L’idée d’une Grèce entre les mains de partisans communistes ne plaisaient guère aux “Alliés”. Pour sa part, l’appareil stalinien du KKE n’allait pas tarder à trahir les partisans, lors des accords de Várkiza imposant le désarmement des milices. Un air de déjà vu…
