Sur le mur du cimetière

Texte publié en avril dernier sur les réseaux sociaux qui nous replonge dans l’ambiance du premier scudetto du Napoli, le 10 mai 1987. Un sacre historique avec toute une charge symbolique dans cette Italie coupée en deux où le football devient le réceptacle du racisme anti-méridionaux. Une belle anecdote napolitaine contée par Max Bouvard.

Quand tu atterris à l’aéroport de Naples et que tu veux aller au stade San Paolo, tu passes à côté du plus grand cimetière de la ville, le Poggioreale. Diego Maradona longe donc forcément ces murs le 5 juillet 1984 quand il rejoint son nouveau club, le Napoli. Les patrons du club viennent de réaliser un gros coup. Oui bien sûr, c’est une affaire de pognon mais pas que. Attirer le meilleur joueur du monde dans ce club qui végète dans la deuxième moitié du championnat italien n’a pas du être une mince affaire. D’autant plus que la ville elle-même n’est guère attirante au regard des canons de la beauté en vogue. Elle se remet à peine du terrible tremblement de terre de 1980 et elle a la réputation d’être la seule ville européenne du tiers monde. Le reste de l’Italie la regarde avec mépris. Lors de ses déplacements, le Napoli est conspué par les supporters des clubs riches et victorieux de l’Italie du nord, l’Italie riche et victorieuse. Ils ont pris l’habitude d’accueillir les napolitains avec la désormais fameuse banderole « Benvenuti in Italia » signifiant par là que Naples n’est pas en Italie mais dans le pays de la crasse et des fainéants. Les supporters milanais, peu connus pour l’amour de leur prochain, fabriquent un chant abject « Naples merde, tu es la honte de toute l’Italie… ». C’est peut-être justement pour ça que Maradona, le sale gamin des bidonvilles, s’y sent vite chez lui.

L’année qui suit son arrivée, le club remonte dans la première partie du championnat. Puis, Maradona devient champion du monde avec l’Argentine après avoir marqué un but de la main contre l’Angleterre. Un but pour lequel il dira: « Je l’ai marqué un petit peu avec la tête de Maradona et un petit peu avec la main de Dieu ». En tout cas, plus rien ne lui résiste, il est capable de faire basculer les matchs à lui tout seul. Le Napoli en profite. Le début de la saison 86-87 est tonitruant. Une blague circule alors dans la ville : « Tu connais la différence entre Jésus et Maradona? Non? Les miracles de Maradona ont tous été authentifiés… » Alors ce qui devait arriver arrive, le miracle se réalise. Le dimanche 10 mai 1987, Naples remporte le championnat italien devant 80000 spectateurs. C’est la première fois que le sud des pauvres gagne contre le nord des riches*. S’en suit une nuit de folie, comme la ville n’en a jamais connue. On parle d’un million de personnes dans les rues. Une nuit dont on célèbre encore l’anniversaire aujourd’hui. Et c’est le lendemain que le mur du cimetière de Poggioreale se met à parler. Quelqu’un est venu là pendant la nuit et a écrit cette phrase qui symbolise à merveille l’Italie du sud. L’Italie où l’on oublie moins vite les morts qu’ailleurs. Cette phrase c’est « Che vi siete persi » qui peut se traduire par « Si tu savais ce que tu as raté ».

L’histoire aurait pu s’arrêter là, elle était suffisamment jolie. Mais ici les morts sont bien élevés : quand on leur parle, ils répondent. Alors le mardi matin, une seconde phrase est apparue: « E non sanno che se so perso », « Et qui te dit que je l’ai raté ?».

 

*En fait, Cagliari est le premier club du Mezzogiorno italien à remporter le scudetto en 1970. Les deux seuls autres titres de toute l’histoire du calcio à avoir été remportés par un club méridional sont à mettre à l’actif du Napoli, en 1987 et en 1990. C’est dire la portée de ce titre pour le peuple napolitain. « Désolé pour le retard » pouvait-on d’ailleurs lire sur une autre banderole empreinte d’auto-dérision, accrochée dans les rues de la ville.

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