Originaire de la ville de Teslić en Bosnie-Herzégovine, Vladan Lausevic nous livre un récit sensible sur les déchirures laissées par la guerre des années 90 dans les Balkans. A travers l’histoire de son club de cœur, le FK Proleter, il questionne la prolongation des conflits inter-ethniques et de la folie nationaliste chez les générations suivantes. Un texte issu du blog personnel de l’auteur, via Balkan Insight.
Quand je repense à mon enfance en Bosnie dans les années 1990 et au début des années 2000, un mot me revient parfois: Proleter.
C’était le nom que “tout le monde” dans ma ville natale, Teslić, donnait à notre club local de football. À la fin des années 1990, j’avais une dizaine d’années et, comme la plupart des enfants en Bosnie, j’aimais jouer au football et regarder des matches. Mais en même temps, quelque chose m’intriguait dans le nom du club. Pourquoi “tout le monde” l’appelait Proleter alors que son nom officiel était FK Teslić?
Dans mon enfance, j’avais appris de mon père que le nom avait été changé de FK Proleter Teslić pendant la guerre de Bosnie, dans le cadre d’une vague plus large de politiques identitaires nationalistes. Ce qui avait été un symbole de la ville, de ses ouvriers et de la fierté de l’époque socialiste, était désormais politiquement inacceptable et gênant pour l’ordre d’après-guerre. Proleter, qui signifie “le prolétaire”, avait été mis de côté, du moins officiellement.
Et les changements de noms ne se sont pas arrêté là. Mon école primaire s’appelait autrefois Mladost (“Jeunesse”), un nom porteur d’espoir et de sens existentiel. Mes grands-parents, qui y travaillaient, dont mon grand-père qui en était le directeur, voyaient l’école comme une part de leur contribution à la communauté. Ils voulaient perpétuer la tradition familiale de l’enseignement et leur engagement envers le système socialiste. Après la guerre, l’école fut rebaptisée Petar Petrovic Njegos, en hommage à un évêque orthodoxe monténégrin du XIXᵉ siècle et poète romantique nationaliste qui, entre autres, prônait l’exclusion et les massacres de la population musulmane.
Un autre exemple: la rue où nous vivions après la guerre. Elle portait auparavant le nom des Brigades prolétariennes, unités d’élite des partisans yougoslaves. Elle fut rebaptisée Karađorđe, en l’honneur d’un noble rebelle serbe du XIXᵉ siècle, acteur important de la révolte contre les Ottomans mais peu lié à la Bosnie.
Enfant, je comprenais certaines choses sur la politique et la société mieux qu’on ne l’aurait cru. Je voyais ces changements de noms non pas comme de simples décisions bureaucratiques, mais comme des actes de pouvoir, de brutalité et d’injustice. Il ne s’agissait pas seulement de refléter l’Histoire, mais de la réécrire par des moyens mythologiques et incivils, de décider qui a le droit d’appartenir et qui n’en a pas.
Pour être honnête, je ne dis pas que tout était parfait sous la Yougoslavie socialiste. Les politiques identitaires posaient déjà problème à cette époque, mais les nouveaux acteurs et élites ethno-nationalistes firent pire, bien pire que les officiels communistes.
Même si j’aimais le sport, ma relation avec le club et avec ma ville était ambivalente, faite d’amour et de haine. Je n’étais pas un grand joueur: maladroit, souvent effrayé de devoir jouer de la tête et choisi en dernier lors des équipes. Mon surnom était “Didi”, hérité de mon père, qui l’avait reçu de son côté d’un joueur brésilien talentueux. Mais ce n’était pas mon talent qui me retenait. Ce qui me fascinait, c’était la culture et la politique autour du club.
Division ethnique
Avant la guerre de Bosnie, des clubs comme FK Proleter Teslić, surtout dans les villes industrielles, comptaient généralement des joueurs issus des trois principales communautés ethniques: Serbes, Croates et Musulmans (plus tard Bosniaques), ainsi que des individus s’identifiant comme Yougoslaves ou autrement. En Yougoslavie socialiste, l’ethnicité avait moins d’importance et était souvent minimisée dans les institutions publiques, le sport étant considéré comme une activité civique partagée.
Les joueurs étaient choisis pour leur talent et leur engagement envers l’équipe, pas pour leur nom ou leur religion. Teslić, ville industrielle à population ouvrière, reflétait cette réalité. Le FK Proleter avait la réputation d’être un club communautaire, porteur de fierté locale.
Mais avec le déclenchement de la guerre en 1992 et l’essor des politiques ethno-nationalistes, surtout en République serbe de Bosnie (entité dirigée par les Serbes), presque tout a changé. Les institutions, y compris les clubs de football, ont été restructurées selon des lignes ethniques. La plupart des populations bosniaque et croate de Teslić, y compris les joueurs, furent exclues ou contraintes de partir. Teslić a été le théâtre de crimes de guerre, de nettoyage ethnique et de campagnes de meurtre; et le sport n’a pas fait exception à cette atmosphère de peur et de division.
Le nom du club a été changé, passant de Proleter à FK Teslić, effaçant ainsi son héritage socialiste et inclusif. Ce n’est que des années plus tard que l’ancien nom a été restauré. Cette histoire n’est pas seulement une histoire de football, mais de la manière dont l’identité, la mémoire et la politique façonnent nos vies quotidiennes, nos personnalités et nos communautés.
L’un de mes pires souvenirs remonte au début des années 2000, lorsque notre club participa à ce qu’on appelait l’École de football danoise, un projet visant à rassembler des enfants pour jouer au football. Je me souviens d’un voyage dans la ville voisine de Jelah, où des enfants bosniaques, croates, serbes et d’autres communautés se retrouvaient.
Mais au lieu d’amitié et de réconciliation, je fus témoin de colère, de haine et de peur. Des enfants de dix ans à peine s’insultaient avec une violence et une hostilité surprenantes, prenant appui sur la religion et la guerre passée. À Teslić, il y a eu des incidents avec des enfants qui se lançaient des pierres.
Mon pire souvenir reste celui d’un match où un garçon provoqua les joueurs invités en courant autour d’eux avec un t-shirt à l’effigie de Radovan Karadzic, président de la Republika Srpska, qui sera plus tard condamné pour crimes de guerre et génocide. Pour ce garçon, c’était un jeu; pour moi, ce fut traumatisant. Je me souviens de ce moment comme si j’avais reçu un choc électrique, une peur et un sentiment d’impuissance traversant tout mon corps.
Cette expérience m’a profondément marqué. Elle m’a enseigné que la politique n’est ni abstraite, ni seulement théorique: elle se manifeste dans nos rues, nos écoles et nos jeux. Elle vit dans la manière dont on nomme les lieux et traite les “autres”. Elle m’a appris que la haine s’apprend tôt, qu’elle façonne notre monde social et l’espace que nous habitons. Et que la politique peut être une question de vie ou de mort.
Vive Proleter!
Dans les années 2000, le club de football retrouva son nom Proleter. Le nom autrefois trop “socialiste” était de retour. Et c’est là que le paradoxe m’apparut clairement. Les mêmes supporters qui scandaient des slogans nationalistes, qui idolâtraient des criminels de guerre, qui chantaient que la nation serbe était choisie par Dieu, chantaient maintenant avec ferveur pour Proleter. Ils adoptaient un nom ancré dans l’identité marxiste, ouvrière et yougoslave, sans la moindre ironie.
C’est alors que je compris quelque chose de plus profond sur nous, les êtres humains : nous sommes pleins de contradictions. Nous portons des croyances et des traditions qui ne s’alignent pas toujours, mais coexistent malgré tout. Nous cherchons la fierté et le sentiment d’appartenance, même si cela semble absurde, bizarre ou ironique. Nous nous accrochons à notre identité, même si elle contredit l’Histoire, les institutions ou la raison. Cette contradiction ne nous rend pas mauvais, mais elle peut nous rendre dangereux si elle n’est pas examinée.
Aujourd’hui, je pense, entre autres, à l’absence de rue à Teslić portant le nom d’un joueur du Proleter, alors que certains furent très talentueux et populaires, et jouèrent même dans de grands clubs yougoslaves. Leurs noms, comme tant d’autres choses, ont été oubliés ou effacés. Mais se souvenir compte. Raconter ces histoires importe, car elles montrent combien l’identité, l’Histoire, la politique et les émotions sont entremêlées, même dans le football.

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