31 mars 1883: Le « passing game » ouvrier met fin à la domination des grandes écoles

Cette finale de FA Cup, remportée par le Blackburn Olympic face aux Old Etonians (2-1), augure deux changements majeurs dans l’histoire du football: la fin de la suprématie des équipes composées de joueurs formés dans les grandes écoles privées et l’avènement du « passing game », dont on dit qu’il était majoritairement pratiqué par les clubs ouvriers. Cette finale accéléra aussi le passage au professionnalisme impulsé par les clubs du bassin industriel.

Ce 31 mars 1883, bien que l’équipe de Blackburn soit parvenue en finale, l’Angleterre se prépare à voir une nouvelle fois une équipe bourgeoise dominer la partie sur le Kennington Oval. Pourtant la saison précédente, les ouvriers de Blackburn avaient fait sensation en étant battus de justesse en finale, déjà par les Old Etonians qu’ils retrouvent donc pour la deuxième fois d’affilée. Comme son nom l’indique, l’équipe des Old Etonians est composée d’anciens élèves d’Eton. Des sportsmen de la haute société londonienne.

Depuis sa création en 1871, la Cup n’a été remportée que par ces équipes de « Old boys », ces  anciens élèves des grandes écoles ou des universités prestigieuses: Harrow, Charterhouse School, Eton ou Oxford. Des noms de clubs quelque peu tombés dans l’oubli aujourd’hui, que ce soit pour les Wanderers (ex Forest FC), Oxford University AFC, Royal Engineers AFC, les Old Carthusians FC, les Old Etonians FC ou encore Clapham Rovers.

Le football était déjà en train de se développer au sein de la classe ouvrière. Les équipes du nord industriel rattrapant leur “retard” à une vitesse phénoménale, provoquant de l’inquiétude jusqu’au sommet de la Fédération, la Football Association tenue par cette bourgeoisie issue des grandes écoles où les règles du football ont été inventées. Elle voit ses privilèges menacés, de la même façon que l’accès des ouvriers qualifiés au processus électoral depuis 1867, créé un certain nombre de craintes dans l’upper middle class. L’instauration du professionnalisme à partir de 1885 va céler leur disparition du devant de la scène.

La finale de la FA Cup 1883 symbolise donc ce passage d’un football globalement confisqué par l’élite sociale anglaise, à un football qui se « démocratise » sous l’égide de la bourgeoisie industrielle. Celle-ci voit autant le potentiel de profits que le football peut générer qu’un bon moyen de contrôler les loisirs des ouvriers. D’autant plus avec l’obtention de la réduction du temps de travail hebdomadaire et l’adoption du week-end. Le football va gagner en popularité parmi les ouvriers, dont certains vont être rémunérer sous le manteau, tant que le professionnalisme est strictement interdit par le réglement.

Mais cette opposition de classe s’est aussi traduite dans les styles jeu. Pendant de longues années, le style pratiqué est le « dribbling game » qui consiste pour le joueur grosso modo à porter la balle jusqu’à ce qu’il la perde. Dans la pure tradition des jeux où la balle est portée à la main, sauf que là c’était au pied. En plus de ne pas être très créatif, ni collectif, ce style de jeu collait parfaitement à l’idéologie individualiste de la bourgeoisie.

Les premiers clubs ouvriers s’approprièrent le football en apportant cette variante non négligeable de la passe. En plus de donner une dimension réellement collective au football, elle en améliora considérablement la qualité du jeu. Même si on imagine bien que ce « passing game » des premières heures devait être un jeu de passes assez rudimentaire. Evidemment, le Blackburn Olympic n’était pas le seul club à pratiquer un jeu de passes. Le club n’en est pas non plus l’inventeur. C’est en Ecosse que cette façon de jouer a été développée. Notamment par le mythique club de Queen’s Park qui avait construit son identité sur le jeu de passes. On parlait alors de “jeu de combinaison”. Mais Blackburn Olympic est le premier club à remporter la FA Cup ainsi. Suffisant pour en faire un club historique même s’il disparut seulement six ans après cet exploit, au dépens de l’autre club de la ville, les Blackburn Rovers, beaucoup plus populaire.

Inutile de dire que cette victoire sur les Old Etonians passa très mal au sein de la Football Association, particulièrement attachée à la pratique amateur alors que de forts soupçons de professionnalisme déguisé pèsent sur le club de Blackburn. Mais pour des ouvriers de la fin du 19e siècle, l’amateurisme est une sorte de luxe. Beaucoup d’ouvriers n’ont pour ainsi dire aucun moment pour s’entraîner durant la semaine. S’ils doivent s’absenter du travail pour s’entraîner et jouer, il faut au minimun que le salaire de la journée perdu soit comblé. La même chose en cas de blessure. Les ouvriers qui jouent au football ont au minimum besoin d’être dédommagés.

La Fédération soupçonne alors les joueurs de l’Olympic d’être indemnisés pour jouer au football. Une pratique totalement illégale qui a mené certains clubs comme Preston North End à se faire exclure de la compétition. Une des revendications récurrentes des ouvriers-footballeurs étaient que leur manque à gagner, à cause des entraînements et des déplacements, leur soit au minimum dédommagé. Ce à quoi accédèrent les patrons qui y trouvaient leur compte.

Cette pression exercée par la bourgeoisie londonienne sur ces clubs du bassin industriel finira par inciter les patrons finançant ces équipes composés des ouvriers de leurs mines ou de leurs usines, à rompre avec la fédération. Ce qui accéléra irrémédiablement l’avènement du professionnalisme en 1885 et la création de la première ligue professionnelle en 1888.

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