“Ce n’est pas le football qui reprend, c’est votre business”. Favorables à la reprise de la Liga, vraiment?

N’en déplaise à Fred Hemel qui prétend éhontément le contraire, des dizaines de peñas et de groupes de supporters ont publiquement fait part, et ce depuis plusieurs semaines, de leur opposition au redémarrage de la Liga à huis-clos. Un mensonge déversé dans la droite ligne des récits fantasmés de journalistes français qui, depuis le début de la crise sanitaire, défendent la reprise envers et contre tout.

Dans le France Football de cette semaine, un encart signé Fred Hermel (correspondant de divers médias français à Madrid), et titré “L’exception espagnole”, laisse entendre que dans la péninsule ibérique les supporters seraient presque unaniment favorables à la reprise de la Liga. Dans une prose située à mi-chemin entre l’exercice propagande et la pure fake news, Hermel écrit « les “aficionados” espagnols n’attendent qu’une chose, que le ballon roule à nouveau sur les terrains. » Ajoutant même que pour eux le huis clos ne serait pas rhédibitoire. Tiens donc!

Pris la main dans le sac

Un court article qui illustre bien le rôle joué par certains journalistes sportifs durant cette séquence de crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19. On savait le très anti-catalaniste Fred Hermel, qui ne se contente pas de parler ballon, capable de lignes élogieuses sur Javier Tebas, le président pro-fasciste de la Liga. Rien de très surprenant donc à le retrouver en promoteur de la reprise de Liga et de son business. Quitte à inventer de toutes pièces une unanimité des supporters pour accréditer son point de vue. Et, mieux encore, à ne donner la parole qu’au président de la “Peña Madridista de Ceuti”, nommée aussi Peña Madridista “Fred Hermel”, comme l’a précisé sur Twitter le journaliste François Miguel, du site Furia Liga. A ce niveau-là, Fred Hermel pourrait presque s’auto-citer que ça ne serait pas si différent.

Cette petite cocasserie journalistique mise à part, il faut faire preuve d’une rare mauvaise foi, ou avoir profondément dormi sans discontinuer ces 75 derniers jours, pour feindre d’ignorer à quel point les groupes de supporters sont nombreux à s’être prononcés contre une reprise de la Liga à huis clos. Ronan Evain de Football Supporters Europe (FSE) ne manque pas, soulignant au passage ce qu’il nomme “un bidonnage pur et simple”, de rappeler le positionnement on ne peut plus clair de la FASFE (Federación de Accionistas y Socios del Fútbol Español) – qui regroupe à elle seule déjà une trentaine de peñas, groupes de socios ou de supporters – contre la reprise de la Liga à huis clos. On est loin de la peinture faite par Hermel d’un monde merveilleux où seul un groupe de supporters de Numancia aurait communiqué contre le retour de la Liga.

Derrière le mot d’ordre “Sin aficionados no hay futbol” (“Sans supporters il n’y a pas de football”), ces groupes de supporters n’ont pas eu besoin d’attendre le feu vert donné le 23 mai dernier par le gouvernement espagnol à la Liga, pour monter au front. Depuis le début de la crise sanitaire, en Espagne, comme en France, en Allemagne ou en Italie, les groupes ne se sont pas contentés de privilégier la santé publique et de s’opposer au huis clos. Ils n’ont cessé d’appeler à la nécessaire transformation du football et de son modèle économique reposant notamment sur la mainmise des diffuseurs.

Le 13 mai dernier, était publié un communiqué commun signé par plus de 370 groupes de supporters (issus d’environ 150 clubs européens). Une première en Europe. Des centaines de groupes signataires, parfois rivaux, dont plusieurs issus de clubs espagnols: Burgos, Castellon, Leganés, Alavés, Lleida, Tenerife, Celta Vigo, FC Séville, Valladolid, Valence, Xerez, Huesca, Eibar, Almeria, Palencia, Vilareal, Las Palmas etc. Un communiqué conclu d’ailleurs par un appel solennel aux instances: «Nous demandons avec insistance à l’UEFA et aux ligues nationales de poursuivre l’arrêt des compétitions de foot jusqu’à ce que remplir les stades redevienne une habitude sans risques pour la santé publique.»

Depuis, chacun a pu assister au drôle de football proposé dans les stades allemands depuis la reprise de la Bundesliga. C’était quelques jours avant que Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, n’exauce les voeux des dirigeants du football professionnel, Tebas en tête, en annonçant le reprise des compétitions pour le 8 juin prochain. La FASFE réagira alors sur Twitter: « Non, ce n’est pas le football qui va reprendre. Ce qui va démarrer c’est un simulacre, un show télévisé. Le football ne reviendra que quand les tribunes de nos stades se peupleront à nouveau ». C’est alors qu’on a vu fleurir aux abords des stades du pays ces banderoles portant la même inscription “NO VU€LV€ €L FUTBOL, VU€LV€ VU€STRO N€GOCIO”(“Ce n’est pas le football qui reprend, c’est votre business”), détournant le logo de la Liga avec des billets de banque. Ultras du Rayo, de Séville, de Las Palmas, d’Alavés, d’Eibar et de bien d’autres clubs, qui ne font finalement par cette prise de position que poursuivre leur lutte contre Tebas et sa bande.

Même si on pourrait être tenté de le faire, mettre cet article mensonger d’Hermel sur le compte d’un travail baclé serait trop facile. Il a écrit un article qui va dans le sens d’une cause qu’il défend: celle de la continuité du business du football. Durant la période de confinement, lui et certains de ces confrères, Daniel Riolo pour le plus caricatural, ont joué les chevaliers blancs de l’industrie du ballon rond. Leurs intérêts de “journalistes-stars” y sont liés. La remise en cause de ce football-là atteindrait-elle par ricochet leur pré-carré et leurs petits privilèges?

Derrière le débat entre partisans et opposants à la reprise du football, deux visions irréconciliables: celle des tenants d’un football où la compétitivité économique prime sur tout, et celle du peuple des tribunes qui refuse d’être traité en vulgaire consommateur. La crise sanitaire a vu la critique du football moderne prendre du poids et s’étendre. Même si certains journalistes n’hésiteront pas à distordre la réalité pour faire croire le contraire.

 

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