Des terrains de jeux aux terrains de luttes

Paru en juin dernier aux Éditions de l’Atelier, dans une période compliquée pour l’ensemble du sport amateur, Terrains de Jeux, Terrains de Luttes rend hommage aux militants et militantes du sport, souvent oubliés ou inconnus. Nicolas Kssis-Martov, historien du sport ouvrier, journaliste à So Foot et Sport & Plein air, nous rappelle que si le sport populaire n’est pas mort, c’est parce que des militants et militantes se sont battus pour, sans jamais abandonner le combat social et la solidarité internationale. A nous de ne pas laisser tomber le flambeau.

Le livre donne un avant-goût prononcé du travail abattu par Nicolas Kssis-Martov depuis plus de vingt ans sur l’histoire du sport ouvrier et des fédérations qui ont œuvré à le développer au long de l’histoire : la Fédération Sportive du Travail (FST) d’abord, puis la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT) depuis décembre 1934. La FSGT a évolué et n’est plus aussi marquée au fer rouge que par le passé, mais elle reste la continuatrice de cette riche histoire du sport ouvrier, travailliste ou populaire, indissociable de celle de la classe ouvrière.

Du développement des premiers clubs et compétitions ouvrières au rôle rempli par les professeurs d’EPS, Terrains de Jeux, Terrains de Luttes rend hommage, dans une démarche qui rejoint l’approche biographique du Maitron, à ces nombreux militants et militantes du sport qui ne sont souvent pas restés les bras croisés quand il a fallu prendre les armes face aux fascistes. La grande majorité d’entre eux sont parfaitement inconnus du grand public et parfois des historiens. Nicolas Kssis-Martov dresse à ces militants et militantes une sorte de modeste monument reconstituant a passage une partie de cette mémoire ouvrière, longtemps traitée de façon marginale.

Le mouvement du sport populaire y est remis à sa juste place, avec sa capacité de sauter des terrains de jeux au terrains de luttes au long de l’histoire et de ses événements politiques et sociaux majeurs : Front Populaire, Guerre d’Espagne, Résistance, Guerre d’Algérie, Mai 68 etc. La preuve, s’il fallait le démontrer, que le sport n’a jamais été apolitique. Un des meilleurs exemples cités étant ces Olympiades Populaires de Barcelone programmées en juillet 1936, en opposition aux J.O de Berlin. Des Olympiades qui n’ont jamais pu avoir lieu, empêchées par le soulèvement militaire mené par Franco marquant le déclenchement de la Guerre d’Espagne. Emanuel Mink, footballeur au le YASK de Bruxelles, club juif ouvrier, qui faisait partie de ces nombreux athlètes restés sur place pour lutter contre les troupes franquistes, illustre cette contiguïté entre militantisme sportif et engagement antifasciste.

A jamais les pionniers

Le sport populaire a pris pour habitude d’être au rendez-vous de l’histoire sociale. On doit d’ailleurs ses balbutiements à un communard du nom de Paschal Grousset qui est considéré comme le premier à poser les jalons d’une approche progressiste de la pratique du sport, en opposition à l’approche bourgeoise et patriotique qui pense uniquement le sport comme un outil pour former les futurs soldats. Mais c’est quelques années plus tard, avec Henri Kleynhoff, à qui on doit le slogan « Socialisons le sport ! », que le sport ouvrier va prendre du poids et commencer à se structurer. Henri Kleynhoff, qui anime la rubrique sportive de L’Humanité de Jean Jaurès depuis 1907, doit composer avec le scepticisme, voire l’hostilité, de son propre camp politique qui fait preuve d’une « défiance instinctive par ce qui est considéré comme un loisir bourgeois ». Dans les colonnes de L’Humanité, Kleynhoff va jusqu’à défendre le caractère socialiste du football, un sport où « les équipiers coordonnent tous les efforts et leur volonté en vue d’une action collective et d’un résultat d’ensemble ». Il fait du sport un enjeu pour la classe ouvrière qui ne doit surtout pas l’abandonner aux mains de la bourgeoisie. La naissance des premiers clubs travaillistes, comme par exemple le Club Athlétique des Socialistes de Paris, doit beaucoup à l’abnégation de personnages comme Henri Kleynhoff qui a mis L’Humanité au service de ce développement.

L’équipe des salariés d’Air France, vainqueur de la Coupe de France de La Vie Ouvrière en 1950. (©Collection FSGT)

Dans les années 20, fort de l’appui des municipalités communistes qui ont le vent en poupe, le sport travailliste, sous l’égide de la FST, va bénéficier de la politique municipale en matière d’infrastructures sportives. Principalement au sein de ce qu’on appellera la « Banlieue rouge ». Ivry-sur-Seine et son maire Georges Marrane en sont les meilleurs exemples. Ces années représentent l’âge d’or du sport travailliste. Jusqu’en 1934, deux fédérations s’en réclament : la FST, liée au Parti Communiste, et l’USSGT, liée aux socialistes de la SFIO. Face à la montée du fascisme et du nazisme en Europe, quelques mois avant le Front Populaire, les deux fédérations fusionnent et accouchent de la FSGT. Une fusion en forme de « réflexe de survie » qui tombera à point nommé. De très nombreux membres de la FSGT s’engageront dans la résistance face à l’occupation nazie, dont son secrétaire général, Auguste Delaune qui mourra entre les mains sadiques de la Gestapo en 1943, à l’instar d’un Rino Della Negra, jeune footballeur licencié au Red Star, membre du groupe Manouchian au sein des FTP-MOI, fusillé au Mont-Valérien le 21 février 1944.

Et le football dans tout ça ?

Parler du sport ouvrier, travailliste ou populaire, c’est parler d’une conception « omnisports » de la pratique sportive. Dans Terrains de Jeux, Terrains de Luttes, si le football n’est pas central, le sport le plus populaire ne peut être esquivé. Les passages de Pierre Chayriguès (CAS Courbevoie), Gustav Sebes (CO Billancourt) ou Fleury Di Nallo (Olympique Lyon Gerland-Mouche) par des clubs travaillistes ou encore la création en 1947 de la Coupe de France des clubs d’entreprise, chaperonnée par le journal La Vie Ouvrière (hebdomadaire de la CGT), témoignent de la place du football dans le mouvement sportif travailliste. Un football travailliste régulièrement sollicité pour la solidarité internationale et jamais bien loin de la mêlée sociale, comme lors ce fameux mois de Mai 68 où le siège de la FFF fut pris d’assaut par quelques révolutionnaires du football. Pour la petite histoire, il se dit que c’est dans le sillage des grèves de 68 que serait né le « foot à 7 auto-arbitré », une activité-phare de la FSGT encore aujourd’hui. Un football qui garde comme un goût de conquis social.

 

176 PAGES • Collection “Celles et Ceux”  • Editions de l’Atelier
Date de parution : 4 Juin 2020
ISBN 978-2-7082-4625-6
EAN-ISBN 9782708246256

 

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