La Casa del Mouradia, ce chant de supporters repris dans les manifestations en Algérie

Plusieurs articles de presse ont fait état de la présence et de l’influence des supporters dans les multiples manifestations qui ont répondu à l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat. Le 22 février, un vaste mouvement populaire a pris les rues du pays et s’est affronté à la police, criant son rejet du régime et sa soif de changement. Aux premières heures du soulèvement, l’influence des ultras s’est faite sentir dans l’expression de la colère de la population.

“Pour honorer un mort, il faut l’enterrer pas l’élire” Banderole déployée à Biskra le 15 février à l’occasion de la réception de Bejaïa en championnat de D2 algérienne.

« Le cinquième mandat va suivre, entre eux l’affaire est conclue et le passé est archivé ». En 2018, quand les Ouled el Bahdja – supporters historique de l’Union Sportive de la Médina d’Alger (USMA) – ont commencé à entonner La Casa del Mouradia dans les tribunes de l’historique stade Omar-Hamadi, personne ne se doutait que, quelques mois pls tard, ce chant résonnerait dans les manifestations anti-régime. Ces mêmes manifestations qui ont abouti à l’annonce du retrait de la candidature de Bouteflika et au report sine die des élections.

Les stades algériens sont réputés pour faire partie des rares endroits du pays où s’exprime une forme de contestation politique ouverte. Beaucoup ont en tête le rôle joué par les ultras égyptiens, principalement du club cairote d’Al-Ahly, lors du Printemps arabe de 2011 qui provoqua la chute de Moubarak. Et dès les premiers jours, les médias firent état de « l’influence des stades sur le mouvement », pour reprendre le titre d’un article de Mohammed Bradhji sur le site dzfoot.com.

Avant les rassemblements et manifestations du 22 février, dans plusieurs tribunes du pays, des supporters avaient déjà déclenché les hostilités via des chants ou des banderoles hostiles à Bouteflika et au régime. Mis à part les stades de la capitale, des protestations ont eu lieu dans plusieurs stades du pays comme à Tiaret, à Aïn M’lila, à Bordj Bou Arreridj, à Biskra ou encore à Jijel. Le journal El Watan prévenait d’ailleurs que le stade allait devenir « un enjeu majeur de l’élection présidentielle d’avril prochain ». Mais en quelques jours, la contestation des stades s’est déplacée dans la rue où les supporters sont descendus en masse, avec leurs chants, profitant aussi des nombreux reports de matchs imposés par les autorités pensant prévenir ainsi d’éventuels troubles. Et le 14 mars, alors que le derby algérois opposant le Mouloudia Club d’Alger à l’USMA a été avancé en semaine pour raisons de sécurté, ce sont les supporters des deux clubs rivaux eux-mêmes qui se sont unis pour boycotter le match de façon retentissante.

La Casa del Mouradia, comme un emblème

On sait l’importance des chants dans les stades pour pousser son équipe à se surpasser. Une seule voix portée par des centaines de bouches qui donnent corps au fameux “douzième homme”. Dans les manifestations, la force du chant  joue un rôle semblable. A la différence près que les manifestants sont des acteurs directs sur le terrain de la contestation. Moyen collectif et coordonné d’affronter la peur, de matérialiser une unité et une volonté de faire corps face au pouvoir contre lequel on se dresse: le chant est un élément fédérateur dans la rue. La Casa del Mouradia n’a pas été repris dans les rues algéroises par hasard, c’est un chant avec un fort contenu hostile au régime.

Du côté de l’USMA, les Ouled El Bahdja – ce qui signifie “Les Fils d’Alger” – ne se définissent pas à proprement parler comme “ultras”. D’ailleurs ce n’est pas non plus un groupe dont on peut dater avec précision l’apparition, comme l’écrit Maher Mezahi, auteur d’une série d’articles sur les ultras d’Alger. Ils se définissent plutôt comme “un mouvement” et ses premières apparitions remonteraient aux années 90. Mais leur installation définitive dans la tribune en tant que groupe de supporters date de fin 2010. Ces dix dernières années, la tribune a développé « une tendance anti-pouvoir ». Fils d’Alger et des années noires, ils connaissent leur histoire. Leur attachant à leur ville va au-delà du simple esprit de clocher folklorique. En témoigne ce lien quasi filial à la Casbah, quartier mythique de la résistance révolutionnaire anti-coloniale et berceau du châabi algérien, un style musical arabo-andalou façonné dans l’entre-deux-guerres. Il y a toujours eu parmi les fans de l’USMA certains des plus grands chanteurs de châabi, dont le pionnier El Hadj M’Hamed El Anka ou encore Ammar Ezzahi.

Chaque année, les Ouled El Bahdja sortent un single. La Casa del Mouradia est sorti en 2018. Outre la référence à la série espagnole La Casa de Papel, son titre évoque le Palais présidentiel situé à El Mouradia. Les paroles sont un résumé des quatre premiers mandats de Bouteflika au fil desquels le mal-être de la jeunesse n’a cessé de s’amplifier dans un pays où le taux de chômage avoisine les 17%, dont un grand nombre de jeunes, et où l’âge moyen n’excède pas les 28 ans. Les deux premiers couplets de La Casa del Mouradia expriment cette réalité sociale.

« C’est l’aube et le sommeil ne vient pas / Je consomme de la drogue à petite dose / A qui la faute? Qui dois-je blâmer? / On en a marre de cette vie. »

« Le premier mandat s’est passé / Ils nous ont eu grâce à la décennie noire [les années de guerre civile] / Lors du deuxième, les choses se sont clarifiées / La Casa Del Mouradia / Lors du troisième, le pays s’est amaigri / A cause des intérêts personnels / Pendant le quatrième, la poupée est morte / L’affaire suit son cours »

La situation est loin d’être réglée. Le retrait de Bouteflika semble marquer une première victoire, mais l’incertitude autour des pochaines élections demeure. Une dernière strophe à La Casa del Mouradia s’ajoutera avec le renversement du pouvoir et la fin de la hogra.

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