Le match de Noël ne faisait plus recette

Jouer le 25 décembre a longtemps été une tradition du football anglais. Pour les dirigeants de la Football League il s’agissait d’une journée particulièrement lucrative. Apparue au 19e siècle, en pleine époque victorienne, la fête du jour de Noël était un des rares à être férié. Bien avant l’arrivée de la télévision, se rendre au stade devint la distraction populaire privilégiée ce jour-là mais, contrairement aux matchs du Boxing Day au lendemain de Noël, les fans finirent par s’en lasser.

Equipe d’Everton (saison 1888/89) qui joua deux matchs ce même jour du 25 décembre 1888. Face à une équipe de Blackburn en Lancashire Cup le matin, puis en amical face à l’Ulster FC l’après-midi, devant 2000 spectateurs. Le lendemain, elle affronta Bootle, sous une pluie de grêlons.

Instaurés dès les premières années du professionnalisme en Angleterre, les matchs du Christmas Day n’ont jamais rencontré de réelle opposition structurée de la part des joueurs. Pourtant fin 19e, le 25 décembre il leur arrive parfois de jouer deux rencontres dans la même journée, une le matin, une l’après-midi. En 1888, Everton disputa par exemple trois matchs en deux jours. Dès l’année suivante, le premier Christmas Day est joué en Première Division avec Preston North End, alors surnommé « The Invincibles », face à Aston Villa.

Bien sûr, les joueurs n’étaient pas emballés par ces cadences infernales. Mais ils peinaient à s’organiser face aux dirigeants des clubs de la Football League. Et hormis quelques cas de joueurs refusant par bigoterie de jouer un jour de fête religieuse, la plupart sont contraints de jouer au football au lieu de profiter de ces festivités avec leurs proches. Sans compter que le risque de blessure était accru par les conditions météorologiques difficiles. Le défenseur et international écossais James Main du club d’Hibernians confia à ses partenaires ses craintes avant le match du Christmas Day de 1909 contre Partick Thistle, sur un terrain gelé. « Nous risquons d’y laisser notre vie ou nos membres à jouer sur cette surface ». Paroles prophétiques car sur une glissade accidentelle, Main se blessa. A l’issue du match, il partit en urgence à l’hôpital où les médecins s’aperçurent qu’il avait l’intestin perforé. Il mourut des suites de ses blessures le lendemain.

Christmas Day Riot

Le jour de Noël devint souvent l’occasion de jouer des derbys, matchs plus simples à organiser. Cela prit même la forme au début du 20e siècle de rencontres aller-retour jouées sur deux jours, avec l’aller lors du Christmas Day et le retour le lendemain lors du Boxing Day. Dans l’entre-deux guerres, ce rythme était parfois l’occasion pour les adversaires de passer trois jours ensemble « enquillant les pintes et faisant dortoirs communs, incapables de reconnaître le leur », dixit Hubert Artus.

L’engouement des spectateurs est au rendez-vous, non sans quelques vagues comme lors de la venue de Darwen à Ewood Park chez leurs rivaux de Blackburn Rovers en 1890. L’idée saugrenue des deux équipes d’aligner leur équipe réserve provoqua l’envahissement du terrain par les fans des deux bords se sentant logiquement floués, d’autant plus que le prix des billets avait été copieusement augmenté pour l’occasion. Les fans s’en prirent aux buts et menacèrent la presse présente. Le chapeau d’un dirigeant de Blackburn fut même arraché et la vitre du vestiaire brisée. C’est finalement la police qui dispersa ce qui fut une des premières émeutes liée à un match de football.

“Munitionnettes” et foot de tranchées

L’équipe des Dick, Kerr Ladies F.C de 1917

La boucherie de 14/18 mit un temps les habitudes footballistiques en suspens. Avec l’envoi au front de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, les femmes prirent le relais sur le terrain comme dans les usines. Pas moins de 700 000 ouvrières furent affectées à la fabrication des munitions, ce qui leur valut le surnom de « Munitionnettes ». Le patronat, emprunt de paternalisme, favorise le développement des équipes féminines de football. Le football reste utilisé comme un instrument pratique pour distraire et discipliner la working class. Comme l’écrit Mickaël Correia dans son Histoire Populaire du Football, plus de 150 équipes de munitionnettes voient le jour entre 1914 et 1918. Elles reprennent alors la tradition du match du Chistmas Day, mais dans l’optique caritative de récolter des fonds. Une des plus célèbres de ces équipes, les Dick, Kerr Ladies, qui jouèrent leur premier match lors du Christmas Day de 1917 devant 10 000 personnes, récoltèrent l’équivalent de 40 000₤ en faveur de l’hôpital militaire de Preston.

Durant cette Première Guerre mondiale, les hommes au front avaient-ils le coeur à jouer au football? Il est souvent fait état d’une rencontre qui aurait été jouée entre soldats britanniques et allemands le temps de la courte Trêve de Noël. L’existence de ce match relèverait du mythe selon certains historiens dubitatifs. Toutefois, des lettres de soldats attestent bien de divers épisodes où Anglais et Allemands fraternisèrent autour d’un ballon que l’on imagine plus passer de pieds en pieds qu’être âprement disputé au cours d’un match.

Vers la fin du match de Noël

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la popularité du football atteint des sommets. Plus de 3,5 millions de fans assistent au programme intensif des festivités de Noël proposé par la Football League avec trois matchs en quatre jours. Pour certains, le match du Christmas Day est le seul auquel ils assistent dans l’année. Pourtant, la tradition a du plomb dans l’aile, et pas seulement à cause des conditions météo parfois dantesques.

D’ailleurs, il n’y a pas que les joueurs qui les redoutent. Les dirigeants de la Football League aussi, mais pour d’autres raisons. Ils craignent de perdre de l’argent avec les baisses d’affluence. Comme lors du Noël de 1956 où les fortes neiges associées à la pénurie de carburant incitèrent de nombreuses personnes à rester au chaud devant la télé, objet dont plusieurs millions de foyers commencent à être équipés dans les années 50. Mais pas question de reporter les matchs pour autant ! Ce n’est que deux ans plus tard que les premiers signes de renoncement au match de Noël apparurent.

Charlton-Chelsea, 25 décembre 1947 à The Valley.

Le développement de la radio-diffusion a certainement joué un rôle dans l’abandon de cette tradition – le premier match retransmis en direct et en intégralité à la radio fut Brentford-Sheffield United lors du Boxing Day de 1946. Le fait est que les stades commençaient sérieusement à se vider le jour de Noël et que le match du Christmas Day ne faisait plus recette. Hors de Grande-Bretagne, des tentatives pour l’instaurer ont eu lieu, sans grande réussite. La saison 1957/58 fut la dernière avec une journée intégrale de matchs le 25 décembre. La saison suivante, seuls trois matchs sont joués. Le dernier match du Christmas Day a lieu en 1959 entre Blackburn et Blackpool. Six ans plus tard, ces deux équipes s’affronteront à nouveau un 25 décembre dans ce qui s’apparente plus à un cas isolé.

La désertion progressive des tribunes le jour de Noël incita les dirigeants à supprimer la programmation de matchs ce jour-là, ce qui eut probablement comme effet collatéral de renforcer le Boxing Day du lendemain. En 1983, une dernière tentative désespérée de réintroduire le match du Christmas Day a lamentablement échoué. Derrière cette initiative, Eric White, président de Brentford (alors en 3e division), qui se disait nostalgique de ces journées où « les hommes allaient voir du football pendant que les femmes surveillaient la cuisson de la dinde. »

En voilà un qui a échappé de peu à une émeute de femmes bien méritée.

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Sources:
“What happened to football on Christmas Day?”, Paul Brown, FourFourTwo.com

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