Le peuple veut la chute de Tebas

Le président de LaLiga, contesté depuis longtemps par de nombreux groupes de supporters, est dans la sauce du “Fuenlagate”. Une casserole de plus dans le contexte tendu de la crise sanitaire. Les cris demandant son départ se font de plus en plus pressants, mais sa cote auprès des dirigeants reste très élevée.

Ces derniers jours, une porte s’est ouverte dans laquelle s’engouffrent les opposants de Javier Tebas pour qu’il quitte d’une manière ou d’une autre de la tête de LaLiga, la puissante ligue professionnelle espagnole. Lui a très vite exclu de démissionner, solidement installé sur le trône du football professionnel espagnol comme un vulgaire monarque avec sa cour. Pas moins de quatorze présidents de clubs lui ont publiquement témoigné de leur indéfectible soutien. Et pourtant, c’est la première fois de l’histoire de sa gouvernance qu’il est autant mis en difficulté.

Les causes de la crise ? Les négligences, mensonges et potentiels conflits d’intérêt que le match entre le Deportivo La Corogne et Fuenlabrada, comptant pour la dernière journée de 2e division, a mis en lumière. Jouant une place pour les play-off, le club de la banlieue madrilène avait fait le voyage en Galice alors qu’il comptait dans ses rangs plusieurs cas de Covid-19, sans l’avoir signalé aux autorités. Ce qui, en plus d’être une mise en danger de la santé des joueurs, était formellement interdit par le protocole sanitaire strict encadrant la reprise du championnat. Le même protocole vendu par Tebas comme « infaillible » et qui était censé garantir que la Liga aille à son terme sans encombre. Loupé ! D’autant que les jours passant le nombre de cas positifs s’est multiplié atteignant 28 personnes, joueurs et staff confondus, du Fuenlabrada Cluster Futbol.

“Fuenlagate”

Depor – Fuenlabrada, qui a été dans un premier temps annulé, a finalement eu lieu quinze jours plus tard, le 7 août. Si la victoire de La Corogne ne l’a pas empêché de descendre en Segunda B, elle laisse Fuenlabrada à la porte des play-off aux dépends d’Elche. Sans parler des liens incestueux entre Tebas et le Fuenlabrada CF que cette affaire a remis sur le devant de la scène, comme nous l’explique le média Furia Liga !, œil avisé du football espagnol : « Le patron du football professionnel ibérique a une relation particulière avec ce club. Avant que le club n’arrive à cet échelon, il a régulièrement conseillé juridiquement la formation madrilène. Une activité surprenante pour un patron de Ligue mais pas vraiment choquante pour un Tebas qui a toujours aimé mélanger les torchons et les serviettes. Depuis l’arrivée du club en Segunda, ce rôle n’est plus tenu par Tebas père mais par Tebas fils qui siège même au conseil d’administration du club. » Des « conseils juridiques », au passage, grassement rémunéré à hauteur de 180 000 euros.

Tebas se retrouve donc dans de sales draps, accusé de négligence pour avoir autorisé un déplacement qui n’aurait jamais dû l’être selon les instances fédérales, sur fond de favoritisme à peine voilé. S’il a communiqué en annonçant « endosser l’entière responsabilité de cette histoire », de son côté la direction du Depor, suivie par Numancia, aurait lancé une demande officielle auprès Conseil Supérieur des Sports (CSD) – équivalent du Secrétariat d’État aux Sports – dans le but que Javier Tebas soit démis pour « abus de pouvoir, conflit d’intérêt et non-respect répété des règles de la Liga et du règlement de la compétition ». La riposte du patron de LaLiga envers le club galicien ne s’est pas faite attendre. A peine 16h après l’annonce du président du Depor, le capitaine Álex Bergantiños a été arrêté par la police, accusé par le département “Integrité et Sécurité” de LaLiga de vouloir fausser le sort du match contre Fuenlabrada. Les chiens sont lâchés.

En réalité, il y a peu de chances, pour ne pas dire aucune, que le CSD sanctionne Tebas qui jouit d’un fort appui des dirigeants de clubs – ils avaient déjà voté une augmentation conséquente du salaire du patron de LaLiga en 2018 – signe d’une caste qui se sert les coudes et d’un pouvoir quasi absolu exercé sur le football professionnel. Cette situation, de nombreux supporters n’ont pas attendu le “Fuenlagate” pour la dénoncer et la combattre. Des tribunes d’Alavés à celles de Cádiz en passant par celles du Rayo Vallecano, les « Tebas Vete Ya ! » (« Tebas va-t’en maintenant ! ») se sont imposés comme une réclamation populaire contre les dérives mafieuses de LaLiga. Et le “Fuenlagate” en est une expession supplémentaire dans un contexte sanitaire où le fossé avec les supporters – déjà irrémédiable – s’est encore creusé durant la période d’interruption pour cause de Covid-19. Alors que Javier Tebas et les dirigeants poussaient pour reprendre coûte que coûte et à huis clos, des dizaines de groupes et penyas s’unissaient à leurs voisins européens pour s’opposer à cette reprise. En Espagne, des banderoles étaient déployées aux abords des stades proclamant « Ce n’est pas du football, c’est la Liga » ou encore « Ce n’est pas le football qui reprend, c’est votre business », et détournant le logo de LaLiga en forme de billets de banque.

« Il faut qu’il tombe, tombe, tombe… »

Obtenir la tête de Tebas ne réglera pas le problème du football espagnol, et encore moins celui plus global du football moderne. Mais le bonhomme cristallise aujourd’hui la contestation d’une partie des supporters ibériques qui ne lâcheront pas le morceau. Et on les comprend, Tebas promet « de les éliminer du football » depuis plusieurs saisons. Pour parfaire le profil de ce personnage détestable, difficile de ne pas ajouter aussi dans la balance ses positions politiques. Catholique, nationaliste, sympathisant et électeur de Vox, Javier Tebas incarne cette Espagne qui n’a jamais coupé le cordon avec son passé franquiste. Solidement accroché au pouvoir ne veut pas dire indéboulonnable. Comme note d’espoir, on ne peut s’empêcher de fredonner pour finir ces paroles* de L’Estaca, chanson catalane de Lluis Llach : « Si nous tirons tous, il tombera / Ça ne peut pas durer comme ça / Il faut qu’il tombe, tombe, tombe / Vois-tu comme il penche déjà… »

Édito n°27

*Traduction reprise de l’adaptation de L’Estaca par le regetté Marc Robine

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