En Espagne, la publicité pour l’industrie des paris sportifs devrait bientôt disparaître des maillots

"Ils s'enrichissent, la classe ouvrière se ruine. Boutiques de paris, hors de nos quartiers!" Banderole de la manifestation contre les casas de apuestas organisée à Madrid le 6 octobre 2019.

C’est une décision qui mérite qu’on s’y attarde : l’interdiction très prochaine du sponsoring des sociétés de paris sportifs sur les maillots des équipes professionnelles en Espagne. Cette mesure, qui résulte d’un décret plus large sur la régulation de la publicité de l’industrie des jeux d’argent, laisse dix mois maximum aux clubs pour se mettre dans les clous.

Les clubs concernés ont jusqu’à la fin de la saison pour mettre un terme au contrat de sponsoring qui les lient aux sites de paris sportifs. Ce sont 25 clubs professionnels qui ont des partenariats avec des entreprises de paris. Pour un certain nombre d’entre eux, il s’agit même du principal sponsor maillot. Au sein de l’élite, c’est le cas d’Alavés, du Bétis, de Cadiz, de Grenade, de Levante, de Séville ou encore de Valence, qui ont du soucis à se faire.

La mesure, qui doit prendre la forme d’un décret, n’est pas le fruit de la seule volonté politique d’Alberto Garzon, le Ministre de la Consommation membre de la formation politique Izquierda Unida. Elle s’inscrit aussi dans un contexte de contestation à la base de l’influence grandissante de l’industrie du pari dans la société espagnole en général et dans le monde du football en particulier.

Supporters contre les casas de apuestas

Du côté du Rayo Vallecano, le club phare du quartier ouvrier de Vallecas, la réputation des ultras du club, les Bukaneros 92, n’est plus à faire. Connu pour son identité antifasciste et pour son ancrage dans la vie sociale du quartier, le groupe luttait déjà contre l’industrie du jeu, coupable d’appauvrir toujours plus les couches populaires en leur vendant de faux espoirs de fortune. La direction du club, qui enchaîne les atteintes aux valeurs sociales de la communauté rayista, semble faire absolument tout ce qui est en son pouvoir pour mettre les nerfs des supporters à l’épreuve. Sa dernière trouvaille a été de nouer, à l’aube de la saison 2020/21, un partenariat avec une société de paris et de casino en ligne. Au delà des seuls Bukaneros, c’est la quasi totalité des peñas et groupes de supporters qui se sont exprimés contre.

Même son de cloche du côté des Iraultza 1921. Pas surprenant tant les ultras d’Alavés sont engagés contre le football moderne et les tares qu’il draine : de la programmation des matchs le lundi aux huis clos sanitaires, en passant par les paris sportifs. Depuis la saison 2018, et l’arrivée d’une grosse enseigne de paris en ligne comme sponsor maillot d’Alavés, partenariat prolongé à l’été 2020, les Iraultza 1921 manifestent leur opposition : « Assez de promouvoir des entreprises qui ruinent la vie de milliers de personnes à travers l’addiction aux jeux d’argent » peut-on lire sur plusieurs de leurs publications sur les réseaux sociaux.

Principe intangible des clubs de futbol popular

Parmi les clubs de Liga, la Real Sociedad est un des rares à ne pas avoir contracté de partenariat avec une société de paris. Après en avoir eu un entre 2016 et 2018, le club a refusé de céder aux sirènes de BetWay qui lui proposait 3 millions d’euros. Un vote des socios a alors massivement rejeté la proposition, à plus de 86 %. Après avoir été une exception, le club basque a récemment été imité par Valladolid, Villareal ou encore Osasuna. Ces clubs anticipent d’une certaine manière l’interdiction à venir pour les diverses enseignes de paris sportifs de faire leur pub sur les maillots des clubs.

Du côté des clubs de futbol popular, le rejet de l’industrie des jeux d’argent et autres sites de paris en ligne est en revanche un principe intangible dans leur approche d’un football directement géré par les membres des clubs en dehors de toute arrière-pensée lucrative. En janvier dernier, à l’aube de jouer un 1/8 de finale de Copa del Rey face au grand Real Madrid, l’Unionistas de Salamanca a refusé plusieurs sollicitations de sociétés de paris sportifs. Les socios s’y sont opposés à l’unanimité, s’interdisant de voir leur club gagner un seul centime grâce à l’industrie des jeux d’argent. Certains clubs l’ont même gravé dans le marbre de leurs statuts comme l’Independiente de Vallecas qui élargit même le spectre des sponsors indésirables aux maisons closes, aux agences immobilières, aux prêteurs sur gages ou encore aux agences d’intérim.

« Boutiques de paris, hors de nos quartiers ! »

“On ne joue pas avec notre quartier. Nazis et salles de paris sportifs hors de Vallekas”

Reflétant de beaucoup plus près les préoccupations sociales de leurs membres, l’action de ces clubs différents qui se développent ces dernières années en Espagne, résonne en écho avec la mobilisation sociale contre les casas de apuestas qui s’est développée aux quatre coins du pays depuis fin 2018 autour d’une campagne intitulée « Boutiques de paris, hors de nos quartiers ! »

Une campagne qui fédère un grand nombre d’associations, d’assemblées et de collectifs issus de quartiers populaires du pays. A Madrid, à Grenade, au Pays Basque et ailleurs, plusieurs manifestations ont été organisées. A l’échelle de la capitale espagnole, la Federación Regional de Asociaciones Vecinales Madrileñas (FRAVM) faisait alors état de la prolifération des boutiques de paris sportifs et de jeux d’argent (+ 300 % depuis 2014), principalement au cœur des quartiers ouvriers : plus de 70 boutiques concentrées par exemple à Carabanchel, et à peu près le même nombre à Vallecas ! Les bénéfices de cette industrie auraient d’ailleurs plus que doublé sur cette période.

Vers un bras de fer entre patronat des clubs et gouvernement ?

Ces sociétés ciblent principalement les quartiers où se concentrent les familles qui ont les revenus annuels les plus faibles. L’industrie du paris sportifs prospère ainsi sur la misère économique et sociale de ces quartiers. Outre les faux espoirs vendus à la jeunesse, l’addiction à ces jeux d’argent et de hasard sont appréhendés comme une véritable question de santé publique. Ce qui incite aussi sûrement Alberto Garzon à vouloir voir son décret appliqué dans un court délai.

Sans surprise, Javier Tebas a déjà dénoncé cette mesure gouvernementale, lui préférant une régulation à une interdiction pure qu’il qualifie de mesure « assez démagogique et incohérente ». Partition classique du patron de LaLiga qui a pour seul objectif de commercialiser toujours plus chers les droits du football professionnel espagnol. La patronat des clubs de Liga n’a probablement pas dit son dernier mot et promet d’utiliser tous les recours possibles pour gratter au moins un délai. En l’état, les clubs qui ne se plieraient pas au décret s’exposeraient à de lourdes amendes. Et pour l’instant, ils n’ont que jusqu’à la fin de la saison en août 2021 pour se mettre en conformité.

Édito n°29

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