« Les équipes de calcio popolare sont des points de repère dans les quartiers, c’est dans leur nature de donner le meilleur d’elles-mêmes dans ce genre de situation »

A Padoue, le siège de la Polisportiva San Precario a été transformé en dépôt de vivres. "Nous n'offrons pas ce qui nous reste, nous partageons ce que nous avons."

L’Italie fait partie des pays les plus durement touchés par la pandémie de Covid-19. Pour y faire face, de nombreuses initiatives d’entraide ont vu le jour pour pallier de façon autonome aux besoins primaires de la population. Giuseppe Dopone Ranieri, rédacteur du site Sport Popolare, a bien voulu répondre à quelques questions sur la situation et l’implication des clubs de calcio popolare dans la solidarité de base.

Salut Giuseppe. Pour commencer peux-tu nous dire rapidement où en est la situation sanitaire en Italie ?

Il y a tant à dire sur la situation en Italie : d’une part le fait que le malheur qui nous a frappé est le résultat direct de la cupidité des patrons. De la classe politique, qui a d’abord appelé à continuer à travailler comme si de rien n’était (alors qu’en fait même Zingaretti, leader du Parti Démocrate et président de la région du Latium, a été testé positif au Covid-19), à la Confindustria (équivalent du MEDEF en Italie) qui, après avoir fait pression pour ne pas fermer les usines dans les zones les plus touchées, force maintenant la main du gouvernement pour pouvoir toutes les rouvrir à partir du 4 mai prochain. En réalité, malgré le fait qu’on parle de lockdown, 55 % des usines sont restées ouvertes, non seulement celles qui produisent des biens dits stratégiques mais aussi, par exemple, celles qui fabriquent des armes. D’autre part, ce malheur a été amplifié par le fait qu’au cours des 30 dernières années, la santé publique a subi plus de 70 milliards d’euros de coupes budgétaires. On peut dire que c’est la preuve de l’échec du néolibéralisme. Mais le pire, c’est qu’à travers le matraquage médiatique, les citoyen moyens qui sont enfermés chez eux sont amenés à croire que les responsables de la contagion ne sont pas ceux qui maintiennent les usines ouvertes, mais ceux qui, par exemple, vont courir ou sortent le chien. Tout ça a déclenché une chasse aux sorcières et un esprit de délation pour le moins honteux. Tout le monde dit qu’il y a trop de monde qui traîne, mais personne ne dit que presque tous ces gens sont obligés de rester dehors parce qu’ils sont contraints d’aller travailler.

Comment la population s’organise et s’auto-organise pour y faire face ?

Heureusement, malgré ce tableau plutôt décourageant, des comités d’entraide spontanés ont été créés qui font ce que l’État n’a pas encore été capable de faire : subvenir aux besoins des couches les plus fragiles de la population afin que personne ne soit abandonné, livrer des provisions maison par maison, organiser des collectes pour les plus pauvres en essayant d’amortir et de retarder la véritable bombe socio-économique qui va exploser à la fin de l’urgence sanitaire.

“La solidarité est une arme: utilisons la!” Campagne de solidarité de l’ASD Quartograd.

Comment les clubs de calcio popolare ont-ils réagi ? Quel rôle jouent-ils ? Entretiennent-ils des liens avec les Brigades de Solidarité Populaire ? Y a-t-il une coordination des clubs de calcio popolare à l’échelle du territoire pour renforcer la solidarité ?

La grande majorité des équipes de calcio popolare sont l’expression de quartiers populaires, il est donc dans leur nature de donner le meilleur d’elles-mêmes dans ce genre de situation et d’être un point de repère pour leur communauté. Il s’agit de la continuité logique de leur activité quotidienne lors d’une saison en temps normal. Il existe de nombreuses situations différentes : des plus structurées comme Quartograd, dans la province de Naples, qui a joué un rôle fondamental dans la création de la Brigade de Solidarité de leur ville ; ou bien l’Atlético San Lorenzo à Rome qui a formé une coordination avec d’autres collectifs du quartier rebelle historique pour aider les habitants ; mais aussi la Polisportiva San Precario à Padoue qui a transformé son siège en entrepôt pour la collecte des produits de première nécessité et beaucoup de ses militants participent individuellement à d’autres projets ; ou encore, toujours à Rome de manière plus spontanée la Borgata Gordiani qui livre les courses à domicile dans le quartier ; et beaucoup d’autres dans toute la péninsule, mais à vrai dire il y a un manque de coordination nationale.

En tant que structures sportives amateurs, dans quelle mesure les clubs de calcio popolare vont être impactés par la crise sociale ?

Eh bien écoute, personne n’a la boule de cristal (d’ailleurs, il semble que la ligne adoptée au niveau national sera de suspendre toutes les ligues sauf la Serie A et la Serie B) mais à mon avis, dans un moment comme celui-ci qui risque de mettre en faillite plusieurs clubs de Serie C et qui mettra à nu la bulle spéculative qui tient le système du football, les clubs qui peuvent s’appuyer sur l’actionnariat populaire ont quelques anticorps supplémentaires pour limiter autant que possible les dégâts, précisément parce qu’ils ne sont pas totalement exposés aux lois du marché. Il n’en reste pas moins que, pour des clubs qui font de la participation populaire le point fort de leur projet sur le long terme, jouer à huis clos pourrait s’avérer vraiment paradoxal.

Affiche du Progetto “Per Padova Noi Ci Siamo” (Pour Padoue, nous sommes là!) auquel participe la Polisportiva San Precario.

Quel regard porte le monde du foot populaire sur l’attitude des dirigeants du football professionnel et leur volonté de reprendre la compétition à tout prix ?

Pour être tout à fait honnête, il y a aussi des voix au sein du football professionnel qui vont à l’encontre de cette volonté de reprise et de cette prise de position vraiment sordide, incarnée par Lotito, président de la Lazio et homme fort de la Fédération. Bien sûr, il faut évaluer dans quelle mesure il s’agit d’une question de conscience sociale ou de simple opportunisme dû à la saison peu enthousiasmante de leur club, ou bien si au contraire cela dépend du fait qu’il faudra apparemment près d’un an avant de pouvoir à nouveau jouer des matches avec du monde dans les tribunes, situation que peu de joueurs professionnels apprécient, mais c’est déjà ça. Quant au calcio popolare, il condamne unanimement cette attitude et dénonce en même temps sévèrement le fossé entre les valeurs populaires symbolisées par le football et sa version actuelle esclave du business des droits télé.

Est-ce que dans cette période, la critique du sport capitaliste, et du football en particulier, se renforce ?

Cela dépend de quel point de vue. Pour beaucoup de gens, il était impossible de ne pas relever la facilité avec laquelle les joueurs ont eu accès aux prélèvements de dépistage à la différence du reste de la population. Et même encore maintenant, si on calcule brièvement le coût des moyens mis en œuvre pour assurer la sécurité sanitaire des différentes équipes, cela génère beaucoup de colère et de critiques. Cependant, beaucoup de gens sont désormais, en partie grâce à la besogne sordide d’au moins trois quotidiens sportifs, trop dépendants et résignés à l’idée que le football, surtout en Serie A et B, est une entreprise et que, comme toutes les entreprises, il devrait reprendre. Ensuite, contrairement à ce qu’il s’est passé en France, il n’y a pas eu ici d’initiative unitaire des ultras pour prendre position sur cette question, comme pour pratiquement tout ce qui concerne nos tribunes, mais ça c’est une autre histoire. Certes, il y a eu des prises de position importantes et non négligeables (hier encore, c’était au tour de certains groupes de la Sampdoria, auparavant il y avait eu celle du leader historique des ultras d’Atalanta, de la Curva de Spal et de quelques autres) mais toujours trop peu. Disons que c’est l’un des aspects italiens d’un problème plus général : la difficulté d’imaginer un monde différent du capitalisme.

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