Le Mouvement Football Progrès, une révolution manquée

Les années 70, dernier grand moment d’offensive révolutionnaire, ont vu des footballeurs, regroupés au sein du Mouvement Football Progrès, tenter de s’attaquer aux fondations rigides et austères du football français. Un vent de fraîcheur tant par la façon de concevoir le jeu que par la remise en cause de la gestion autoritaire des clubs. Vaincu par ses limites internes mais aussi par la restructuration capitaliste, du football comme de la société, le MFP se dissoudra peu à peu à partir de la fin des années 70. Retour sur une parenthèse où il n’a jamais été autant question que les footballeurs se réapproprient leur sport.

Le football est parfaitement intégré au système capitaliste qui lui impose ses logiques de profits et de rationalité économique à tous les échelons. Les grand clubs professionnels sont aujourd’hui des entreprises multinationales, qui passent de main en main entre des investisseurs cherchant qui le profit, qui le rayonnement international. Les stars se monnayent à des prix défiant l’entendement. On observe dans ce football la tendance à l’accumulation et à la centralisation du capital décrite par Marx. Des investisseurs injectent des sommes colossales, construisent des grandes entreprises-clubs qui, par leur domination économique, deviennent dominantes sur le plan sportif. Et les discussions autour de la création de ligues européennes fermées semblent confirmer cette tendance monopoliste croissante du football professionnel.

Les années 70, des footballeurs dans la mêlée sociale

Cette véritable restructuration du secteur capitaliste qu’est le football, entamée depuis les années 70, s’est accélérée dans les années 90 avec l’arrêt Bosman, libéralisant les transferts des joueurs, et l’importance prise par les diffuseurs TV. Et comme toutes les restructurations capitalistes, elle s’accompagne de son lot d’attaques contre les prolétaires : mesures sécuritaires dans les stades et répression du supportérisme organisé qui nuit à l’image respectable TV-compatible, augmentation du prix des places, précarité des professionnels « de seconde zone » (avec tout le respect pour ces sportifs de haut niveau qui cherchent tant bien que mal à vivre de leur passion).

Le monde amateur n’est pas épargné par l’emprise capitaliste. Les budgets des clubs de divisions inférieures grossissent, la concurrence se déplaçant de plus en plus du terrain sportif au terrain économique. Même dans les division régionales, de nombreux clubs font faillite n’arrivant plus à suivre la course à l’armement qui s’est installée. La centralité de la victoire est au cœur des politiques de formations des jeunes dont la professionnalisation est une source de revenus pour les clubs formateurs sur de longues années avec les primes à la revente.

De la restructuration capitaliste des années 70 commençaient à émerger ces problématiques mais aussi des formes de résistances. En mai 68, le siège de la FFF était occupé plusieurs jours par le comité d’action des footballeurs, au mot d’ordre de « Le football aux footballeurs ! ». Une action à l’initiative de journalistes du Miroir du Football, mensuel indépendant (bien qu’appartenant à une maison d’édition du PCF, même si le Parti a, au début, une influence nulle sur sa ligne éditoriale) qui prône une vision offensive, spectaculaire et artistique du football, et défendent les joueurs contre le foot business naissant. Les occupants du 60 bis avenue de Iéna critiquent la gestion des instances, les mesures ne prenant pas en compte les impératifs des prolétaires licenciés, la forme des contrats professionnels… Pendant cinq jours, ils organisent aussi des débats sur le jeu, critiquant le football défensif et rugueux prôné par la DTN de l’époque.

Dans le sillage de ces événements, en février 1974 va être créé le Mouvement Football Progrès (MFP). Il s’agit d’un mouvement se proposant de réfléchir et d’intervenir politiquement dans le football, aussi bien du point de vue de l’organisation des clubs et instances que du jeu en lui même. Pendant quelques années ses militants vont tenter de faire progresser ses conceptions dans les clubs et fédérations, notamment en Bretagne, prolongeant cette expérience par la publication d’une revue, Le contre pied.

Le Stade Lamballais, le « laboratoire » du MPF

Les prémices du MFP sont à chercher dans le Miroir du football et ses conceptions du jeu mais aussi et surtout dans les expérimentation menées au Stade Lamballais (Côtes d’armor) depuis le début des années 60. En 1964, Jean-Claude Trotel est nommé entraîneur de l’équipe fanion à la suite d’André Pouliquen qui avait initié la mise en place d’un système de jeu tourné vers l’attaque, organisé autour d’un 4-2-4 en rupture avec les systèmes de jeu de l’époque s’appuyant sur un libéro (joueur défensif libre tombé en désuétude). Avec des conceptions de jeu novatrices pour l’époque (défense en ligne, construction depuis l’arrière), Lamballe pratique un football collectif et offensif qui leur permet d’arriver en DH, meilleure division régionale en 1968.

Le Stade Lamballais en 1970

Mais l’expérience lamballaise, qui pose les bases du jeu défendu par le MFP et qui sera son « laboratoire » pendant toute la période, ne se limite pas à un football novateur. A partir de 1969, des changements structurels vont avoir lieu dans le club avec un joueur de 28 ans seulement qui devient président. Puis en 1973, Jean-Claude Trotel, qui de sympathisant communiste s’était rapproché d’idées autogestionnaires, propose de mettre fin au modèle de l’entraîneur unique et de mettre à la place un collectif d’entraîneurs. Concrètement, les joueurs se réunissent tous les deux mois pour désigner parmi eux quatre entraîneurs (un par équipe) qui réalisent ensemble les entraînements et mises en place tactiques, les compositions et les causeries, avant un débriefing en AG et la désignation de quatre nouveaux entraîneurs. Autre originalité, la parution régulière d’un fanzine du club, La passe lamballaise, permettant de communiquer directement sur les conceptions du jeu défendu au sein du club, et souvent décriées par les instances autant que par les autres clubs et la presse locale.

Le contexte social et politique de l’époque, marqué par l’insubordination ouvrière et l’agitation révolutionnaire, est évidemment déterminant dans la construction de cette expérience comme le montre ce témoignage de Bernard Phillipe, joueur de l’époque recueilli par les auteur du livre Le Mouvement Football Progrès et la revue Le Contre-Pied.

« Nous les jeunes, j’avais alors dix-huit ans, on était à fond là-dedans. Il faut se remémorer le contexte politique : on avait vu mai 1968 ; en 1972, il y avait eu la grande grève du Joint Français à Saint-Brieuc. Cela ne s’est pas fait par hasard. »

En juin 1973, un décret de la FFF va provoquer la révolte à Lamballe et précipiter la constitution du MFP. En effet la fédération prend un décret imposant aux clubs de Division d’Honneur d’être entraîné par un coach diplômé par la Fédération. Le Stade Lamballais, directement touché par cette mesure s’insurge a travers un tract et une pétition envoyé à tous les clubs de DH breton. Mais c’est tout le monde du football « progressiste » qui va critiquer cette mesure par laquelle la Fédé entend prendre le contrôle sur les entraîneurs – et donc sur les conceptions du jeu – en imposant sa vision du jeu, de l’entraînement et de la formation, en rupture avec la vision émancipatrice portée par le courant du Miroir du football. Une première réunion appelée à Rennes par Jean-Claude Trotel va convoquer une Assemblée Générale nationale pour février 1974 a St-Cyr-l’École dans les Yvelines, relayée par un éditorial dans le Miroir du football. Va s’y constituer formellement le Mouvement Football Progrès dont l’action va s’articuler dès lors autour de trois principes :

« – Lutter contre la conception conformiste du football caractérisée par la commercialisation croissante, par l’emprise grandissante du gouvernement sur son organisation, par l’autoritarisme des dirigeants en place, par la recherche du résultat par tous les moyens dans les compétitions.

– Élaborer et répandre une conception du football qui respecte la dignité du joueur, sa liberté d’expression, son plaisir de jouer, l’épanouissement de sa personnalité, qui ne sont concevables et réalisables que dans un contexte de jeu offensif et collectif.

– Rechercher les moyens par lesquels les footballeurs peuvent eux-mêmes contribuer à l’avènement de ce football, en prenant leurs propres responsabilités, en luttant pour de meilleures conditions matérielles. »

En bref, ils souhaitent diffuser une conception du jeu et de son organisation basé sur le plaisir de jouer et l’auto-organisation, en rupture avec la culture du résultat et l’autoritarisme qui règne à tous les niveaux.

Le MFP s’emploiera à faire avancer ses positions par l’organisation locale au sein des ligues, avec un certain succès en Bretagne et en banlieue parisienne. En proposant des stages basés sur la réflexion collective et des méthodes innovantes, notamment l’utilisation de l’analyse vidéo des séquences de jeu, ils défendront et tenteront de mettre en application une manière de jouer tournée vers l’avant et centrée autour du plaisir. Les militants donneront corps à ce style dans des tournois de sixte estivaux mais aussi dans les clubs où ils réussiront à avoir de l’influence, Lamballe en tête.

Au-delà de l’autogestion

Bien sûr, ces propositions ne seront pas sans provoquer de conflits. Au sein des clubs, parfois jusqu’à la rupture, avec par exemple la création du Collectif Football des Korrigans de Lesneven par des militant MFP du Stade Relecquois. Mais aussi avec les instances fédérales et les pouvoirs locaux qui chercheront à mettre des bâtons dans les roues de ces « agitateurs gauchistes ». Ainsi l’Amicale Laïque de Lanriec se verra interdite de jouer sur le terrain neuf de la commune qui n’en a pourtant pas d’autres. Les joueurs braveront les arrêtés municipaux pendant un an, jouant illégalement tout leurs matchs officiels jusqu’à obtenir gain de cause.

Mais au-delà de la philosophie du jeu et l’idée autogestionnaire des clubs, les débats faisaient rage au sein du MFP autour de la question de l’idéologie et de l’intervention politique. Alors que certains voulaient garder une stricte ligne apolitique se limitant à un discours sur le jeu, d’autres voyaient bien la limite de ce discours. Comment en effet penser changer le football sans changer la société dans lequel il se déploie ?

Quelques tentatives d’intervention, liées au football, ont eu lieu sous l’étiquette MFP comme la participation par le CFK Lesneven à une manifestation à Brest pour le doublement du budget de Jeunesse et Sport, ou à Rennes par la diffusion de tracts contre le président du Stade Rennais, Lemoux qui licencia en 75 l’entraîneur Cédolin puis le capitaine de l’équipe Raymond Kéruzoré avec des justifications vaseuses. Cette intervention dans la politique d’un club pro est unique pour le MFP et le discours, critiquant la toute puissance patronale et en appelant aux « spectateurs rennais qui êtes des travailleurs », très intéressant. Un rassemblement de soutien à Kéruzoré est même organisé aux prud’hommes.

Plusieurs débat auront pour thème ce sujet lors des réunions du MFP en 75/76. Si Jean-Claude Trotel défend une position qui affirme qu’il faut politiser leur action, dans le sens de réfléchir aux intrications du football avec la société, sa position ne sera pas majoritaire. En témoigne l’incapacité du MFP à participer en tant que tel au mouvement pour le boycott de la Coupe du Monde 78 en Argentine. Si certains y ont participé, il n’a pas été possible de trouver un accord sur la participation du mouvement à une initiative pourtant consensuelle et directement liée au football.

Autre échec, qui s’est aussi retrouvé dans beaucoup d’organisations politiques des années 70, l’incapacité à rompre avec un certain intellectualisme et un langage difficilement réappropriable, caractéristique de l’appartenance de classe (notamment au monde enseignant) d’une bonne partie de ses membres. Ce côté théoricien sera durement critiqué en interne par de jeunes participants fatigués du verbiage. Il a sans doute empêché le MFP d’élargir son audience chez les pratiquants de football ! Cet échec est aussi à chercher dans l’incapacité, malgré les déclarations de principes, à poser réellement la question des conditions matérielles des footballeurs, mis à part dans l’affaire Kéruzoré, et donc à s’éloigner du terrain pour interroger l’exploitation et le salariat. Refus probablement lié au conflit que cela aurait pu engendrer au sein d’un sport qui, bien que largement prolétaire, regroupe des pratiquants de toutes classes sociales.

Cette hétérogénéité des visions, l’impossibilité de dépasser un discours purement footbalistique aussi novateur soit il, un certain élitisme du langage, combinés aux reflux général des mouvements émancipateurs de l’époque semblent être les limites qui ont contribué à la dissolution progressive du mouvement.

Pas d’autre football sans révolution

A partir de 78, le MFP cesse d’exister en tant que tel et se recentre autour de Lamballe et de l’association Le football, la vie… qui publiera jusqu’en 1985 un magazine défendant les positions du MFP : Le contre pied. Ce mouvement n’était clairement pas révolutionnaire et ce fut sans doute sa limite principale. Comme le disaient les membres du bureau du MFP dans une interview en 1975 : « Nous ne versons pas dans l’utopie et nous savons bien que le football que nous rêvons ne peut pleinement s’épanouir dans la société actuelle. »

Le football dans son spectacle et dans sa pratique est partie intégrante de la société capitaliste et il semble impossible de chercher à changer le football sans chercher à changer la société par la révolution. Néanmoins le MFP reste une expérience originale d’intervention politique sur le football et notamment sur le jeu en lui même.

Ses tentatives et ses limites donnent des pistes sur ce que pourrait être aujourd’hui des formes d’interventions révolutionnaires dans le sport et le football. Le sport en général et le football en particulier tiennent une telle place dans la société, drainant des millions de pratiquants et de passionnés, bien souvent prolétaires, qu’il est nécessaire pour les révolutionnaires de réfléchir aux enjeux politiques, économiques et aux manières dont il est possible d’y intervenir, en rompant avec la tradition méprisante d’une partie des révolutionnaires envers les amateurs de ballon rond mais aussi du fétichisme de certains notamment envers le mouvement ultra qui ne font que démontrer leur méconnaissance des réalités des tribunes. A nous révolutionnaires, pratiquants et ou passionnés, de foot comme d’autres sports, de réfléchir au discours et aux actions que l’ont veut porter contre le capitalisme, l’exploitation et le football qu’ils nous proposent au-delà des simples slogans « Pour un sport populaire » ou « Contre le football moderne ».

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Pour aller plus loin :

Loïc Bervas et Bernard Goumelen, Le Mouvement Football Progrès et la revue Le Contre-Pied (éditions L’Harmattan)

Mickaël Correia, Une Histoire populaire du football (éditions La Découverte)

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