Sant Andreu-Europa, l’autre derby de Barcelone

La saison passée, Europa avait égalisé à la 95e, par le capitaine Álex Cano, s'ouvrant la voie du titre de champion. (©Betevé)

“El Poble contre La Vila”. A l’ombre de la rivalité entre le Barça et l’Espanyol, le derby qui oppose l’UE Sant Andreu au CE Europa attire, depuis quelques saisons, l’attention au-delà des seuls fans de ces deux clubs centenaires. Malgré une proximité politique, leurs supporters entretiennent une authentique rivalité.

L’opposition entre le CE Europa – maillot bleu et blanc frappé d’un scapulaire semblable à celui du Velez Sarsfield – à l’UE Sant Andreu – maillot sang et or, aux couleurs du drapeau catalan – est le vrai derby populaire de Barcelone. Le premier représente Gràcia, quartier prisé de la jeunesse alternative et libertaire barcelonaise, le second est le club de Sant Andreu de Palomar. Ces deux quartiers de la capitale catalane sont d’anciennes communes indépendantes qui ont été, comme d’autres, annexées à la ville de Barcelone en 1897, par un décret royal. Sant Andreu de Palomar est alors devenu un des poumons industriels de la capitale catalane, symbolisé par la grande usine textile “Fabra i Coats”. Celle-ci a été transformée en Centre d’Art Contemporain en 2012.

Quand El Poble affronte Vila, au stade Narcís Sala comme au Nou Sardenya, il y a de fortes chance que ce soit à guichet fermé. Même si les deux clubs n’évoluent qu’en Segunda RFEF, le 4e échelon du football espagnol, qu’ils ont rejoint cette saison, la police catalane est généralement en alerte lors de ce derby entre Quatribarrats et Escapulats, qui suscite de plus en plus d’intérêt. Une ferveur qui dénote au niveau amateur. Expression du souffle populaire en faveur d’un retour aux racines d’un football plus authentique face aux dégâts du football moderne. Ces dernières années, les deux clubs ont gagné des centaines de nouveaux adeptes, dont beaucoup de jeunes, montés dans le wagon de ces clubs amateurs indissociables des quartiers qui les ont vu naître au début du 20e siècle. Selon le média Vilaweb, Europa (de 854 à 1930) comme Sant Andreu (de 1200 à 3454) ont vu leur nombre de socios grimper en flèche. «Des chiffres qui n’avaient pas été atteints depuis des décennies».

Rivaux avec les mêmes valeurs

Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer ce regain de popularité: le désamour progressif des fans pour le football d’élite, leur volonté d’incarner des valeurs abandonnées par les grands clubs, et enfin leur succès sur le plan sportif.  Sur ce point, les deux clubs n’hésitent pas à lier politique et sport. Sant Andreu œuvre depuis des années en faveur des réfugiés, en partenariat avec “Open Arms”. Outre son engagement contre le harcèlement scolaire, le CE Europa a de son côté modifié ses statuts pour y inscrire officiellement ses valeurs anti-homophobes, antisexistes et antiracistes. Des valeurs qu’on retrouve chez les supporters des deux clubs. Les Eskapulats 2013 défendent des valeurs indépendantistes et antifascistes. Un solide point commun avec leurs rivaux de Sant Andreu, les Desperdicis 07. Dans une interview datée de 2019, les Eskapulats disaient ne se définir ni comme ultras, ni comme hooligans, mais plutôt comme «tribune populaire ou rebelle».

En janvier 2020, malgré la défaite dans le derby, les Eskapulats réalisent une prestation mémorable en tribune.

Malgré leur rivalité, les supporters des deux clubs prennent part aux mêmes initiatives militantes, comme lors des hommages à l’antifasciste Carlos Palomino ou encore lors du soutien affiché au prisonnier basque Patxi Ruiz. «Ils se détestent et d’une certaine manière se ressemblent, est-ce pour cela qu’ils ne peuvent pas se voir?». Un derby reste un derby. Ajoutez à cela le charme des divisions inférieures épargnées par la VAR, vous obtenez l’impression d’un football d’un autre temps qui échappe encore aux normes sécuritaires et commerciales. Une sorte de classico, version “antisystème”. «C’est un combat de chants et un combat de tifos. C’est une ambiance unique qui n’existe plus dans le football de haut niveau, et qui rappelle les années 90», poursuit Miquel Sanchis, co-auteur de Odio el fútbol moderno, qui présente ce match comme «un classico de quartier, pas seulement au niveau de Barcelone ou de la Catalogne, mais de l’état espagnol».

Les deux clubs reposent sur deux modèles juridiques distincts. Après avoir été transformé en société anonyme (SAD) en 2008 sous l’impulsion de l’ancien président du Barça Joan Gaspart, avant de le céder en 2011 à Manuel Camino, entrepreneur dans l’immobilier. Le club est passé de façon éphémère en 2014 sous le contrôle de Strategic Business Development XXI Century – dirigée par Dinorah Santana Ana, ex-femme de Dani Alves – avant d’être racheté à nouveau par Camino. Le CE Europa est pour sa part une association à but non lucratif, présidée depuis 2023 par Hèctor Ibar, élu par les socios. Les deux équipes ont vu le jour au début du 20e siècle en pleine industrialisation. « Le CE Europa a été fondé en 1907, fruit d’une fusion entre le Provençal et le Madrid de Barcelona, et l’UE Sant Andreu revendique sa naissance en 1909, en tant qu’héritier du Club Zeta », explique Gerard Mira du média Tot Barcelona.

Football de quartier

Dans les années 20, emmené par Manel Cros – meilleur buteur de son histoire – le CE Europa est de loin la deuxième meilleure équipe catalane, derrière l’immense Barça. La saison 1922/23 est la plus glorieuse du club qui remporte le titre de champion de Catalogne et échoue en finale de Copa del Rey face à l’Athletic Bilbao. Le CE Europa fait d’ailleurs partie des participants au premier championnat d’Espagne de Primera División en 1928. Il y restera trois saisons avant d’être relégué en Segunda División et de décliner. A l’exception de cinq saisons dans les années 60, le club n’a plus jamais évolué au dessus de la 3e division. De son côté, même si elle évolue dans les divisions amateurs depuis très longtemps, l’UE Sant Andreu a en effet évolué quelques saisons en 2e division, mais n’y a plus jamais remis les crampons depuis 1977. Chacun connaît son histoire et lutte pour préserver une identité de barris autant menacée par la gentrification que par le football moderne.

Tifo des Desperdicis lors du derby. On y voit l’usine textile Fabra i Coats à côté de celle de l’église de Sant Andreu d’où est partie la révolte des paysans qui allait ouvrir la guerre de Sécession catalane. Devant, un ouvrier de la Maquinista Terrestre y Marítima et une ouvrière de la Fabra i Coats entourent un joueur de l’UE Sant Andreu.

«Bien qu’on veuille le vendre comme le derby éternel, cette rivalité est très mythifiée», tempère Jordi Petit, historien et ancien dirigeant de l’UE Sant Andreu. Elle n’a commencé à s’affirmer que dans les années 80. «À cette époque, deux autres clubs historiques, l’UE Sants et le CE Jupiter, traversent une crise sportive majeure, ce qui a conduit Europa et Sant Andreu à se battre pendant longtemps pour être la troisième équipe de Barcelone. Jusqu’à aujourd’hui. Les deux équipes se sont affrontées plus de soixante-dix fois et le derby du Poble contra la Vila est déjà l’un des plus chauds du football amateur», lit-on sur le site de la revue Panenka. Cette ambition de s’affirmer comme le “troisième club de Barcelone” reste sujette à caution, du moins pour les supporters andreuencs et graciencs. Leur rapport à la capitale catalane est un peu plus complexe. Si El Poble se veut le club “le plus populaire de Barcelone”, du côté de La Vila on affirme fièrement ne se sentir «aucunement barcelonais».

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