Ultras : l’histoire des « autres protagonistes du football » racontée par Sébastien Louis

L'esthétique communiste des ultras des Brigate Autonome Livornesi 99, connues comme étant les plus "à gauche" des tribunes italiennes.

Fruit de plusieurs années de travail à écumer les tribunes italiennes, des tréfonds de la Série D aux virages les plus célèbres de la Série A, l’ouvrage de Sébastien Louis, publié aux éditions Mare & Martin, est un outil essentiel à qui veut comprendre les ultras. Le livre retrace de façon conséquente l’histoire de ces supporters radicaux apparus en Italie il y a 50 ans, jusqu’aux mesures répressives de ces dernières années, et offre une cartographie politique précise des groupes ultras.

Naissance d’une nouvelle façon de venir au stade supporter son équipe

Dans une Italie qui s’apprête à vivre au rythme de l’insubordination ouvrière et de la révolte étudiante, dans les tribunes une nouvelle forme de supportérisme radical apparaît. Le mouvement ultras voit d’abord le jour comme un mouvement de jeunesse, aidé par la programmation des matchs le dimanche après-midi et des tarifs préférentiels pour les mineurs. Ces jeunes vont se démarquer des tifosi traditionnels par leur manière beaucoup plus expressive de vivre les matchs.

Alors qu’ils dépassent rarement la centaine de membres, les groupes ultras vont s’attribuer une tribune, généralement en virage. Les billets y sont moins chers, ce qui donne au virage une coloration ouvrière. Avec l’affichage de la bâche portant le nom de leur groupe s’y développe une « identification territoriale ». Le stade permet à cette jeunesse en quête de liberté d’échapper au contrôle parental.

L’appellation « ultras » mettra quelques années à être adoptée. Le terme est d’abord utilisé péjorativement par la presse qui nomme ainsi, dès les années 60, les supporters « excessifs » auteurs de débordements. Le premier groupe à se dénommer explicitement « ultras » est celui de la Sampdoria Gênes lors de la saison 70/71.

Le mouvement prend forme d’abord dans le triangle industriel du nord du pays, Turin, Milan, Gênes ainsi qu’à Rome. Ces métropoles ont aussi la particularité d’avoir deux équipes majeures, évoluant dans le même stade, attisant une féroce rivalité qui atteint son point de fusion lors des derby, où la suprématie locale est en jeu.

Les pionniers à l’heure du « Mai rampant » italien

Bâche des Brigate Rossonere du Milan AC

Les premiers ultras opèrent dans un contexte où la question sécuritaire ne se pose pas encore pour les stades. Les autorités sont alors plus affairées à traquer les subversifs et suent à grosses gouttes devant la multiplication des actions armées de l’Autonomie Ouvrière ou des Brigades Rouges. Il n’y a pas encore de fouilles à l’entrée des stades. Les armes y rentrent. Il n’y a pas non plus de secteur visiteur à l’intérieur. Les déplacements non sont pas encore la norme, car dangereux. Ceux qui y participent s’équipent en conséquence: chaînes de vélo, casques, clés anglaises, manches de pioche. Les affrontements entre ultras rivaux provoquent parfois de sérieux dégâts.

S’il est difficile de dater précisément la naissance de la contre-culture ultras, Sébastien Louis retient la saison 68/69 avec l’apparition des Commandos Tigre, nés Commando Clan, dans les tribunes du Milan AC. Le contexte politique influence les noms des groupes des pionniers ultras, et plusieurs font référence à la lutte armée d’extrême-gauche : les Tupamaros de la Lazio, les Fedayn de la Roma ou du Napoli, ou encore les Guerriglieri de la Roma. Dans le livre, on prend la mesure du schéma complexe et fluctuant d’amitiés et de rivalités sportives, géographiques ou politiques, entre les groupes. Parfois une simple antipathie commune pour un ennemi justifie une alliance.

En quelques années, cette sous-culture uniforme se répand dans les stades du nord comme du sud malgré les disparités socio-économiques. Le modèle s’exporte aussi en Europe : en Espagne, dans les Balkans ou encore à Marseille. Ainsi que dans d’autres sports comme le basket.

La « deuxième génération » d’ultras et l’apolitisme de clocher

Banderole des Ultras de la Curva Sud de Catane en Sicile. Elle porte l’inscription “Croire, obéir, combattre” qui est la devise de la Jeunesse Italienne du licteur, organisation de jeunesse fasciste.

La fin des années 70 marque la fin de ce qu’on a vulgairement appelé « les années de plomb ». La « deuxième génération » d’ultras est une sorte de produit de ce changement de période issu de la défaite sociale. Elle se lance dans un activisme ultras plus exclusif, mettant à distance l’affichage politique. Elle cultive l’apolitisme et l’interclassisme. La passion pour son club transcende toute divergence.

Cet apolitisme compose néanmoins avec le puissant retour aux identités territoriales locales des années 80 dans la pure tradition du campanilisme, sorte d’esprit de clocher typiquement italien. Dans les cas de la Lazio, de l’Hellas Vérone ou de Catane, les néo-fascistes bénéficient d’un climat favorable pour s’implanter durablement, le discours d’extrême-droite s’accordant plus facilement avec l’exaltation de la virilité et de l’identité locale. Si peu de tribunes ont un ancrage néo-fasciste assumé, nombreuses sont celles qui tolèrent les symboles d’extrême-droite.

Les tribunes du nord deviennent aussi le théâtre du rejet des méridionaux, dont les Napolitains sont une cible privilégiée. Une sorte de présage de la banalisation des actes racistes à l’encontre des joueurs de couleurs. Dans ce contexte, quelques places fortes de l’antifascisme résistent. Citons les principales à Terni, Livourne, Pise ou Cosenza.

Un contre-pouvoir aux relations ambiguës avec les dirigeants

La fréquentation moyenne des stades augmente. En tribune, la mise en scène s’est améliorée donnant lieu à de véritables tableaux éphémères. Certaines scénographies sont élaborées tout au long de la semaine. Le recours à la pyrotechnique se généralise et face au coût élevé de ces engins, les ultras développent l’art du vol ou de la fabrication artisanale. Des photos immortalisent l’instant. On les retrouve dans Supertifo, première revue intégralement consacrée aux ultras.

Avec l’arrivée de puissants hommes d’affaire comme Berlusconi à Milan dès 86, ou encore Tanzi à Parme en 90, le football italien change de dimension. Le début des années 90 consacre la domination continentale des clubs du Calcio.

Si les groupes ultras revendiquent leur indépendance, et leur force de protestation, leurs relations avec ces dirigeants sont ambiguës. Ces derniers craignant de se mettre à dos les ultras, il y a donc eu des gestes financiers pour aider les groupes qui, globalement, s’autofinancent par les cotisations, les collectes en tribune, ainsi que la vente de stickers, d’écharpes ou de tee-shirts.

Les ultras vaincus par la répression et le football moderne ?

Manifestation d’ultras contre la tessera del tifoso, carte de supporter qui s’avère vite être un instrument de fichage. Entrée en vigueur en 2008, elle est généralisée en 2010.

La pratique du déplacement va se généraliser. Les chemins de fer italiens la facilite en organisant des convois spéciaux. Une partie de la vie des ultras se passent à bord des trains. Les déplacements sont l’occasion pour les groupes de construire leur légende. Les ultras y expérimentent les transgressions en tous genres : consommation de drogues, vols collectifs, fraude des transports en commun, vandalisme, bastons avec les supporters rivaux ou avec la police.

Mais l’histoire des ultras est aussi, par jeu de miroirs, celle de leur répression. Chaque drame impliquant des ultras est l’occasion pour les autorités d’augmenter le curseur répressif. Des premières fouilles préventives à l’entrée des stades au fichage général avec la mise en place de la tessera del tifoso, en passant pas la multiplication des interdictions administratives de stades, la répression des ultras italiens n’a cessé de s’étendre. Au milieu des années 80, une partie des forces de l’ordre en charge de la lutte anti-subversive va être redéployée dans le maintien de l’ordre dans les stades, et la DIGOS voit ses prérogatives s’étendre à la surveillance des ultras.

L’obtention de l’organisation du Mondial 90 est l’occasion pour les instances de « moderniser » les enceintes sportives. A l’instar de l’Angleterre avec la rénovation des stades et la suppression des tribunes debout, l’encadrement répressifs des ultras va s’accélérer via l’instauration de nouvelles normes brutales : sectorisation des tribunes, qui prennent des allures de véritables cages, par des grilles ou des murs de plexiglas de plus de 2 mètres de haut, grillages ou fossés entre les tribunes et le terrain, vidéo-surveillance obligatoire avec un PC sécurité à l’intérieur du stade. Sébastien Louis développe l’idée d’un « laboratoire de la répression ».

Comment enrayer la spirale répressive ? L’auteur ne cache pas son pessimisme. Malgré plusieurs tentatives de dialogue entre groupes, avec des fortunes diverses, certains ont abandonné l’intervention ultras traditionnelle, et des groupes plus « incontrôlés », appelés cani sciolti, ont vu le jour. Si certains désertent les tribunes, d’autres choisissent de se tourner vers le football populaire et des clubs comme le CS Lebowski ou encore l’ASD Quartograd. Une manière de faire revivre une passion en-dehors des filets répressifs du football moderne.

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