A l’occasion d’un 1/4 de finale de Coupe d’Europe, Robbie Fowler et Steve McManaman, natifs de Liverpool et formés chez les Reds, ont manifesté leur soutien aux dockers de la ville en grève contre les attaques patronales. Une marque de solidarité qui sera, concernant Fowler, sanctionnée par la froide UEFA.
Liverpool reçoit l’équipe norvégienne de Brann Bergen en Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe, saison 1996/97. L’avant-centre Robbie Fowler vient de marquer un but lors de ce quart de finale. Au moment de célébrer son but, il soulève son maillot et exhibe un tee-shirt en solidarité avec les “500 dockers virés depuis 1995”.
Robbie Fowler est un enfant de la ville. Il vient de Toxteth, quartier prolo dont le nom évoque les célèbres émeutes de 1981 dirigées contre la police et le harcèlement quotidien qu’elle réservait aux jeunes prolétaires noirs. Parmi les supporters du Liverpool FC, il y a de nombreux ouvriers et dockers des quais de la Mersey. Et quand ils sont dans une grève dure, pour Robbie Fowler et son compère Steeve McManaman, pas question de s’en dissocier au nom de la soit-disant neutralité du football. Au contraire, ils comptent profiter de l’exposition des matchs de leur équipe pour soutenir cette grève que le pouvoir méprise.
Dans ces années 90 post-thatcherisme, la norme est devenue l’écrasement des révoltes sociales. Le pouvoir répond par la répression policière et envoie comme message aux grévistes qu’ils peuvent bien crever de faim. Bientôt élu, Tony Blair du Parti Travailliste s’inscrira dans la continuité de cette ligne. Les réformes économiques visant à la « baisse du coût du travail » et à l’affaiblissement des résistances ouvrières seront poursuivies. De tout ça, aucun dockers n’est dupe. La grève prend fin en janvier 1998, après que les grévistes aient accepté une ultime offre de la compagnie de verser à chacun d’entre eux une indemnité de licenciement de 30 000 £. Elle aura duré près de 850 jours.
A l’origine, une grève de solidarité contre des licenciements et des baisses de salaire
Ces 500 dockers auxquels Fowler et McManaman apportent publiquement leur soutien, bloquent alors les entrées de la Mersey Docks and Habour Company depuis 545 jours. Une grève commencée le 28 septembre 1995 après qu’une filiale de la compagnie des docks, la société de manutention Torside, ait licencié 85 dockers qui venaient de refuser d’effectuer des heures supplémentaires gratuitement. La solidarité s’était alors mise en branle et tous les dockers du port s’étaient mis en grève après le refus de quelque 329 dockers de la compagnie de franchir le piquet de grève en solidarité. Une scène racontée par le chanteur social Billy Bragg dans le morceau “Never cross a picket line”.
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“Ici on ne traverse pas un piquet de grève. On ne l’a jamais fait et on ne le fera jamais!”, expliquait un délégué des grévistes à un journaliste de Libération. La loi conservatrice interdisant les grèves de solidarité, et les rendant illégales, ne les a pas fait changer d’avis. Ne renonçant pas à leur action, tous les dockers ont été licenciés par la compagnie. Ils ont donc décidé en réponse de bloquer les docks. Bien entendu le patronat a eu recours aux “scabs”, les “jaunes”, ceux qui viennent casser la grève et en limiter l’impact économique en bossant. Logique du bras de fer et du rapport de force. Mais les grévistes ont tenu bon, unis autour de leur revendication: “la réembauche immédiate de tous les dockers licenciés”.
Pourtant massive et soutenue internationalement, la grève a été snobée par le principal syndicat de dockers, le très réformiste TGWU, dont le chef copinait avec Tony Blair. Cette absence de solidarité syndicale aurait pu isoler les grévistes. Il n’en a rien été, les dockers ont puisé leur force dans l’immense solidarité qui unit leur communauté. Le quotidien de celui qui s’éreinte sur les docks est connu de tous et force le respect. Il ne triche pas. Aussi, derrière la restructuration des docks, il sait qu’on va lui demander de travailler plus pour moins d’argent, dans le seul but de protéger les profits patronaux.
L’histoire des dockers est marquée par les luttes. Les plus anciens ont connu le système du “pen”, l’enclos dans lequel se postaient les dockers le matin en attendant de savoir s’ils allaient bosser ou pas. Si le contremaître leur tapait sur l’épaule, c’était bon. Si non, ils rentraient chez eux. Ceux qui ont connu cette période où les dockers étaient journaliers ne souhaitent à aucun de leurs collègues plus jeunes de le revivre et rappellent à l’envie que c’est une grève illimitée qui y a mis fin en 1967.
“C’est un peu notre rôle de donner ce genre de coup de pouce”
Le geste de solidarité des joueurs de Liverpool fut immédiatement sanctionné par l’UEFA dont la commission de discipline s’est réunie en urgence. Fowler se voit rappeler cette “règle stricte qu’un terrain de football n’est pas le bon endroit pour des démonstrations de nature politique”. Le joueur sera même condamné à une amende pour son geste.

Interviewé quelques années plus tard par So Foot, Robbie Fowler confiera n’avoir aucun regret: “À la base, il était prévu de garder le maillot tout au long du match pour montrer le tee-shirt à la fin, mais j’ai marqué, alors je l’ai enlevé. J’ai été sanctionné par la Fédé, mais je n’ai aucun regret. Ça n’a peut-être pas aidé les dockers sur le long terme, mais ça a mis un gros coup de projecteur sur leurs problèmes. Le retentissement a été extraordinaire, ça a fait du bruit au niveau mondial, alors que jusqu’alors, ils avaient du mal à se faire entendre ne serait-ce qu’à Liverpool. À mon avis, quand on a, comme footballeur, la chance d’être exposé médiatiquement, c’est un peu notre rôle de donner ce genre de coup de pouce.”
Steeve McManaman, originaire lui de la banlieue ouvrière de Bootle, partage la même lucidité sur la portée concrète de ce geste. Également porteur de ce tee-shirt sous son maillot, il expliqua: « Tout ce qu’on voulait, c’était donner un coup de main aux personnes qu’on connaît et qui ne reçoivent aucune paie. Robbie et moi avons offert notre soutien aux dockers, mais nous ne sommes pas assez arrogants pour croire que porter un T-Shirt ferait la différence. »
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Sources:
«Let Liverpool Shake» de Julia Zortea pour Article 11. «La grève oubliée des dockers de Liverpool» par François Sergent, Libération (25/04/97)

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