Fabrizio De André, l’amour du Genoa et de son peuple

En Italie, beaucoup d’artistes se revendiquent d’un club. Le célèbre cantautore Fabrizio De André qui chantait notamment les marginaux, les prostitués et les rebelles sociaux, avait un lien passionnel avec le Genoa, club de sa ville natale. L’auteur des morceaux cultes Amico Fragile ou Il bombarolo n’était pas seulement un poète des marges: il trouvait dans le football une autre façon d’appartenir au peuple qu’il chantait.

“Faber”, comme De André était appelé affectueusement, reste peu connu en France. C’est pourtant un cantautore – un auteur-compositeur-interprète – des plus renommés de l’autre côté des Alpes. Difficile de lui trouver des points de comparaison, même s’il a été influencé par le style de Georges Brassens, dont il a traduit et adapté en italien certains textes. Aujourd’hui, Fabrizio De André est considéré comme un poète libertaire majeur du 20e siècle en Italie.

De André était très attaché à la Ligurie et à Gênes. Il y a vu le jour, dans le quartier de Pegli, le 18 février 1940. Il l’a décrite de façon mémorable dans des morceaux comme Creuza de Mä ou Via del Campo. Cette tendresse pour la ville et ses caruggi – ces ruelles typiques – ne pouvait trouver d’écho footballistique ailleurs que dans le Genoa. Fabrizio De André a quitté ce monde le 11 janvier 1999, à l’âge de 58 ans. Plus de 10 000 personnes ont assisté à ses funérailles. Dans un article commémorant les 20 ans de la mort de Faber pour le site Sport Popolare, Roberto Consiglio a évoqué le souvenir marquant de l’écharpe du Genoa posée sur son cercueil.

Le virus du Genoa

Cette écharpe rouge et bleue symbolise l’appartenance et tout l’attachement de De André. Un autre jour, sur scène, il a inquiété tout le monde. Un instant. “J’ai une maladie…” a-t-il dit avant d’enfiler l’écharpe aux couleurs du club. “…Je suis malade du Genoa”. Le type de virus dont on ne se débarrasse jamais, le virus du tifo. Voilà de quoi était fait l’amour de Faber pour le doyen du football italien, l’un des deux clubs de la “città della Lanterna”, avec le rival irréconciliable de la Sampdoria. Un amour dont chaque supporter connaît les effets; les joies, les peines et la boule au ventre un lendemain de défaite.

Sa “maladie”, De André l’a contractée à l’âge de six ans. Une passion débridée née lors d’un Genoa-Torino à Marassi où son père l’avait amené avec son frère aîné, Mauro. “Comme les deux étaient des sympathisants du Torino, Fabrizio, qui n’a jamais caché sa nature rebelle et anarchiste, a décidé de se ranger du côté du Grifone”, écrit Roberto Consiglio. On parle alors du Grande Torino, qui domine le football italien. Le jeune Fabrizio a pris le parti des outsiders.

Ce qui s’apparente au départ à une simple plaisanterie s’est transformée en cette foi laïque semblable à celle dont parle l’historien marxiste Eric Hobsbawm. Celle-ci n’a cessé de croître. En fanatique avisé, De André connaissait absolument tout de son équipe de cœur: les formations alignées à chaque journée de championnat, les classements, les buteurs et même les joueurs suspendus. Même en captivité, après son enlèvement par les autonomistes sardes en 1979, l’une des choses qui a le plus atteint son moral a été d’apprendre la défaite du Genoa face à la Ternana.

La mémoire vive de Faber

Pour lui, le match hebdomadaire de son équipe était un véritable moment d’évasion, un rituel de liberté face au monde qui l’entourait. A la différence d’autres chanteurs tifosi, comme Antonello Venditti pour la Roma, De André n’a jamais écrit d’hymne à la gloire de son Genoa. Sa passion empiétait sur sa créativité. “Pour écrire des chansons il faut conserver une certaine distance avec ce qu’on écrit, le Genoa m’implique trop”, soutenait-il. Et puis, en matière de déclaration d’amour pour les Rossoblù, de son propre aveu, “rien ne peut égaler les chœurs de la Gradinata Nord”. En 1990, il consentira à chanter Genova Blues avec Francesco Baccini. Le refrain de cette chanson, qui rend hommage à la capitale ligure, contient une référence explicite au Grifone: “Genoa, you are red and blue”.

(©primocanale.it)

L’affection de De André pour le Genoa n’est pas sans retour. Le Stadio Luigi Ferraris ne l’oublie pas. En février 2018, à l’occasion de la réception de l’Inter, la sono du stade a joué Creuza de Mä à l’entrée des joueurs, reprise en chœur par tout le stade. Une manière, comme l’écrit le média Pallonate in Faccia, d’en faire cet hymne du Genoa que Faber n’a jamais composé. Ce titre évoque “une époque lointaine comme celle des légendaires neuf scudetti rossoblù”. Dans la Gradinata Nord, fief des ultras rossoblù, un grand drapeau à l’effigie du cantautore prodigue est régulièrement agité. En 2024, pour les 25 ans de sa disparition, la tribune lui a rendu un hommage d’ampleur, et une déclaration d’amour: “Per sempre ‘Amico Fragile’”. Sans avoir chanté le club, il en est devenu une voix éternelle.

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