Dans le football belge, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie

Comme un peu partout les mesures prises dans le football belge face à la pandémie de coronavirus a eu l’effet d’en amplifier les tares. Alors que le championnat a repris début août, voici un état des lieux qui nous aide à y voir plus clair. Sans surprise, même avec une jauge, en Belgique aussi le football tend à devenir un jeu qui se joue sans groupes de supporters.

Dans Le Chasseur d’Histoires, Eduardo Galeano, qui avait toujours rêvé de devenir footballeur professionnel, raconte l’anecdote suivante à propos d’un de ses autres livres : « Jours et nuits d’amour et de guerre s’ouvre sur une citation de Karl Marx, qui m’a toujours plu par l’optimisme qui en irradie : Dans l’Histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie. Quand le livre fut traduit en allemand, le traducteur, qui connaissait l’œuvre de Marx de A à Z, me demanda d’où j’avais sorti cette phrase, qu’il ne se rappelait absolument pas et qu’il ne trouvait dans aucun livre […] Je croyais que cette phrase était dans Le Capital, et je la cherchai et recherchai moi aussi, mais ne la trouvai pas. J’étais sûr que ma mémoire n’avait pas trahi cette parfaite synthèse de la pensée dialectique du grand barbu allemand, et je répondis au traducteur : – La phrase est de Marx, mais il a oublié de l’écrire »1.

Et si cette phrase de Marx inventée par Galeano s’appliquait parfaitement à l’actualité du football professionnel belge ? Un football certes caractérisé par son haut potentiel, tremplin pour de nombreux talents, et la ferveur présente dans nombre de ses stades. Mais aussi marqué par les décisions polémiques de ses dirigeants, des conflits d’intérêts grossiers, un diktat des droits TV ou encore une gestion de la crise sanitaire, à l’image de celle de l’ensemble du pays, très hasardeuse.

La pourriture est à la fois destructrice et créatrice. Certes le football post-covid, dans ses stades vides – hormis de panneaux publicitaires – et avec ces montages sonores malaisants, a pale allure. Le football business, à l’image de la société marchande, se désintéresse et finit par détruire tout ce qui ne lui rapporte pas.

Mais, souvent malgré lui, il évolue, change et crée également. Le football business engendre aussi la solidarité des supporters, comme lorsque ceux-ci s’unissent contre la répression ou s’opposent aux nouveaux formats de la compétition. Le football d’en haut à la fois détruit et maintient la ferveur, malgré les mesures imposées. Le football amateur, base du sport populaire, est quant à lui en lutte pour simplement exister durant cette période délicate.

Une décision sage et logique

Pourtant la première décision forte, en réaction à la crise sanitaire, des dirigeants du football belge était plutôt de bonne augure. Début avril, le Conseil d’Administration de la Pro League (l’association des clubs professionnels belges) recommandait l’arrêt définitif du précédent championnat. Malgré certaines remontrances de l’UEFA et l’abnégation de la plupart des autres championnats européens à poursuivre coûte que coûte, la Pro League tenait tête. Ce n’était pourtant pas l’avis, ou surtout dans l’intérêt, de chaque club. Il a donc fallu attendre un mois et demi pour entériner cette décision sage et logique : mettre un terme définitif à une saison de football lorsque les vies se perdaient par milliers.

Mais, une chose était d’arrêter la compétition, une autre était d’en décider des modalités claires de clôture. Contrairement aux Pays-Bas, la Pro League décidait de sacrer le Club de Bruges, premier avec 15 points d’avance au moment de suspendre définitivement la compétition. Il restait pourtant onze rencontres déterminantes en prenant en compte les play-offs qui auraient dû de surcroît diviser les points par deux.

Le premier sera premier mais le dernier ne sera pas dernier

Préférant une fin de saison à la française plutôt qu’à la néerlandaise, les dirigeants du football belge ont donc choisi de prendre en considération cette saison spéciale. En tout cas pour le controversé champion brugeois. Car, après une longue série de recours juridiques, la saison sera considérée blanche en fin de classement… du même championnat. En effet, la lanterne rouge Waasland-Beveren est quant à elle parvenue à se maintenir malgré une incontestable dernière place au moment de clôturer l’exercice 2019-2020. Ainsi en Pro League, le premier est premier mais le dernier n’est pas vraiment dernier…

De même, les juristes et les avocats ont eu un rôle déterminant pour dessiner l’avenir du football belge, que la crise sanitaire n’aura pas simplifié, au contraire ! Sa complexité, à l’image de la lasagne institutionnelle propre au Royaume, s’était déjà accélérée avec la réforme de 2015 distinguant plus nettement encore football professionnel et amateur. En effet, depuis cinq ans, les divisions amateurs sont rétrogradées dans l’ombre complet des deux divisions pros, étrangement dénommées D1A et D1B.

D1B késako? La division professionnelle la plus absurde d’Europe!

Le deuxième échelon du football belge n’a pas que son nom tiré par les cheveux. Son format l’est d’autant plus. Composé de seulement huit équipes, le championnat est divisé en deux tranches. N’est pas promue l’équipe qui empoche le plus de points, mais celle ayant remporté la finale qui réunit les deux vainqueurs de chaque tranche. Enfin, en théorie… Car la crise sanitaire, les conflits linguistiques entre Nord et Sud du pays, de longues affaires juridiques et des problèmes de licences sont venus ajouter de la risibilité à l’absurde. L’arrêt prématuré du précédent championnat a finalement fait en sorte que les deux finalistes soient promus en D1A.

A la fin d’une longue bataille juridique, et pour faire bref, il résulte que: le club ayant empoché le plus de points n’a pas été promu ; les deux finalistes l’ont été malgré le fait de n’avoir joué que la manche aller de la finale ; le deuxième du classement combiné est rétrogradé, faute de licences, dans les divisions amateures ; le septième en fait de même ; et la lanterne rouge, en faillite, est définitivement radiée des listes.

Ainsi, des huit participants à cette absurde Division 1B, cinq ne s’y retrouvent plus cette saison. Et, pour les remplacer, il aurait été trop logique de choisir parmi les meilleures des divisions amateures. Non, il a été préféré d’aller piocher le premier, le troisième, le sixième et le treizième du dernier championnat de D1 amateur ainsi que… les U23 du Club de Bruges.

Est-ce si étonnant dès lors que la D1A – élite du football belge – connait, elle aussi, un drôle de format? Ici, on ne doute pas que ce sont les intérêts financiers de quelques-uns qui sont la principale cause de cette dérégulation et de ce casse-tête. Cette saison-ci, due aux circonstances particulières, seuls les quatre premiers accèderont aux Play-Offs 1. Autre changement résultant de longs conflits juridiques qui se sont réglés bien loin des terrains : 18 équipes, au lieu de 16, sont présentes dans cette D1A.

Pro League et Fédération belge: la course aux conflits d’intérêts!

Charleroi – Ostende (15 août)

Cette organisation hasardeuse des dirigeants et autres gérants du football belge n’est pas la seule cause qui a éveillé l’esprit critique de nombreux supporters, passionnés et commentateurs. Un véritable feu de forêt a attiré encore plus les regards sur les pyromanes du football belge quand quelques-uns de ceux-ci, actionnaires, agents, avocats et arbitres, se sont fait prendre la main dans le sac lors du « footbelgate » de 2018. Vingt personnes inculpées, la plupart pour blanchiment d’argent. De manière plus structurelle, ces blanchiments d’argent et autres fraudes ne sont que la partie illégale d’un système ultra-juteux pour les actionnaires des clubs et certains agents. Seulement cinq agents se sont partagés 17 des 45 millions d’euros d’honoraires perçus l’année précédente par l’ensemble des agents.

Ces pratiques sont plus la norme que l’exception. Pour preuve, à peine le championnat a-t-il repris que des affaires de corruption de dirigeants faisaient de nouveau la une. Depuis ce 28 août, le club de Mouscron est en effet inculpé pour faux et usage de faux et pour escroquerie.

Enfin, pendant ce temps-là, et depuis 2019, l’URBSFA doit quant à elle être l’une des seules fédérations sportives présidée par l’administrateur délégué d’un club (le Sporting Charleroi), à savoir Mehdi Bayat qui n’est autre que le frère de Mogi… le tout puissant agent inculpé en 2018 pour blanchiment d’argent et corruption.

Le rachat des droits TV par Eleven Sports, au grand dam des supporters

La première vague du coronavirus derrière nous, le 8 août dernier, soit 144 jours après la dernière rencontre officielle, la D1A redémarrait à huis clos, avec un terrible goût amer. Certainement bien aidé par le huis clos, les Carolos allaient directement s’imposer chez le champion brugeois, pourtant invaincu à domicile tout au long de la saison précédente. Alors que les championnats amateurs sont toujours à l’arrêt forcé, la Pro League reprenait ses droits dans des stades tristement vides. Et des droits, il en était particulièrement question. De propriété. En effet, ce nouveau championnat était également synonyme de rachat des droits TV par la multinationale Eleven Sports.

Et on peut dire que le groupe britannique a marqué le coup d’entrée de jeu. Malgré l’avis contraire de la grande majorité des supporters, Eleven Sports s’est empressé d’imposer de nouveaux horaires, « à l’espagnole ». Le calendrier est désormais établi de telle sorte que deux rencontres différentes n’aient jamais lieu en même temps. Par conséquent, le puissant groupe TV impose des matchs le vendredi soir, le samedi dès 16h30, le dimanche de 14h30 à 20h30, et même… le lundi soir. Pourtant, d’après un sondage réalisé par la Fédération des supporters de Belgique auprès de plus de 6.000 supporters, 95% et 89% d’entre eux sont défavorables aux matchs le dimanche et lundi soir. Les matchs avancés plus tôt dans la journée concurrencent également le football amateur, qui se retrouve à nouveau perdant sur toute la ligne. Comme lors de la mise en place des play-offs en 2011, les supporters ne furent jamais consultés.

« Personne ou tout le monde » : une prise de position suivie ?

Après plusieurs actions de solidarité réalisées au début du confinement envers les travailleurs de la santé, certains groupes ont réaffirmé leur méfiance quant à une reprise trop hâtive des compétitions. Les premières journées défilant, et seuls les directions et leurs sponsors pouvant assister aux rencontres, les groupes ultras de plusieurs clubs redoublèrent d’imagination pour soutenir et représenter leur blason. Ecartés et masqués mais pas muselés !

Depuis, les choses ont légèrement évolué. Plusieurs protocoles imaginés entre direction de clubs et pouvoirs locaux vont permettre un retour progressif dans les stades dès ce week-end. Se pose immédiatement la question : combien de personnes ? Quels seront les critères de sélection pour entrer et, non des moindres, dans quelles conditions ?

Eupen – La Gantoise (11 août) : premier match marqué par le retour de supporters. (©Belga)

Vendredi soir, 1.600 personnes se sont rendues au Kehrweg pour suivre la rencontre Eupen – La Gantoise. Masques obligatoires en permanence, bulles de cinq personnes maximum, obligation de rester assis, les commandes au bar devant se faire via une application avant d’être servies au siège désigné, entrées et sorties du stade rigoureusement encadrées. Telles étaient les conditions qui ont été respectées lors de ce premier match marqué par le retour des supporters. Et les autorités gouvernementales de rappeler, de manière assez infantilisante («Suis les instructions, prends soin de toi et des autres et, surtout, profite du spectacle en toute sécurité »)2, que le respect de celles-ci seront l’élément central pour envisager une poursuite dans la durée de tels protocoles.

Dimanche, le Lotto Park ouvrira ses portes à 6.340 personnes, après que le club et la commune d’Anderlecht se soient mis d’accord sur une convention de retour au stade. Le week-end suivant, le Stade du Mambourg pourra accueillir 5.500 Carolos tant dis que Sclessin devrait pouvoir accueillir 10.000 « Rouches ».

Mais pour les groupes d’animation du Standard de Liège, il n’y a pas de quoi se réjouir pour autant. Ils affirment qu’il ne peut y avoir de retour au stade tant que les 22.000 abonnés ne peuvent pas tous y retourner. « Personne ou tout le monde » ! Un principe sur lequel semblait d’accord la direction du Standard. En tout cas il y a quelques semaines… Depuis les dirigeants liégeois se sont accordés avec le bourgmestre de la ville pour accueillir 10.000 personnes à Sclessin, masquées et éparpillées dans le stade, avec des accès limités et des conditions très strictes. Pour les groupes ultras de la Cité ardente, pas question de retourner dans le stade dans ces conditions et en mettant de côté plus de la moitié des abonnés. Reste à voir si cet avis sera largement partagé par le reste des supporters.

Communiqué des ultras du Standard.

 

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Notes:

1 Eduardo Galeano, « Le chasseur d’histoires », Editions Lux, p.219

2 Le SPF Intérieur et les instances du football belge ont rédigé récemment une lettre ouverte aux supporters dans laquelle ils appellent ceux-ci à respecter les règles, ne pas user de matériel pyrotechnique et, d’avant tout, « profiter du spectacle en toute sécurité »…

 

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