Gate 13 & Bad Blue Boys: l’alliance à l’origine de la mort d’un supporter de l’AEK

Le bilan des violents affrontements entre supporters à Athènes, le soir du lundi 7 août, a été dramatique: un mort par arme blanche et plusieurs blessés. S’en est suivie une centaine d’interpellations, principalement des hooligans croates. Et des questions.

Dix-huit mois après la mort d’Alkis, jeune supporter de l’Aris Salonique sauvagement tué par des hooligans du PAOK, Michalis Katsouris, ultra de l’AEK de 29 ans, s’est ajouté à longue liste des supporters tués en Grèce au cours d’affrontements. Lié au groupe Original 21, il a succombé d’un coup de couteau lui ayant sectionné l’artère du bras, aux abords du stade Agiá Sofiá dans le quartier Nea Philadephia. Conséquence d’un violent raid mené avec une discipline militaire par les Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb, guidés par des hooligans du Panathinaikos, liés à la Gate 13. Le match AEK-Dinamo Zagreb, prévu le soir du mardi 8 août, a été annulé et reporté au 19 août.

Les autorités sont restées en alerte en raison de la programmation du match Panathinaikos – Olympique de Marseille, le mercredi 9 août dans la capitale grecque. Le hasard du tirage au sort de ce 3e tour avait en effet servi un drôle de cocktail de rivalités croisées. Face à l’amitié BBB-Gate 13, se trouvait celle unissant les ultras de l’AEK et ceux du Commando Ultra 84 de l’OM. De quoi mettre Athènes en ébullition. Si bien que l’UEFA avait pris les devants en interdisant le déplacement des supporters visiteurs. Ça n’a pas empêché quelques 150 Bad Blue Boys de faire les 1500 kilomètres qui séparent Zagreb d’Athènes, mettant à jour l’accablant laisser-faire de la police grecque.

D’Athènes à Zagreb, en passant par Rome

Malgré de nombreuses supputations, l’auteur du coup de couteau mortel n’a toujours pas été identifié. Une centaine de hooligans croates ont été interpelés et incarcérés préventivement, répartis dans seize prisons du pays. Une situation qui a provoqué certaines tensions entre les gouvernements grecs et croates. Le président Milanović, défendant ses compatriotes hooligans, est allé jusqu’à parler de “prisonniers de guerre“. Derrière, le rapport du hooliganisme grec aux armes blanches a été largement pointé du doigt. Sans présumer des suites judiciaires, beaucoup cherchent à faire diversion et à dédouaner les Croates, dont un grand nombre ont nié appartenir aux Bad Blue Boys.

Le rôle des membres de la Gate 13, au delà de l’appui logistique déterminant apporté à leurs amis du Dinamo Zagreb, comporte encore des zones d’ombre à éclaircir. Dans la rivalité classique entretenue avec les autres clubs athéniens pour la suprématie locale, la responsabilité du raid mené par les BBB sur les supporters de l’AEK leur revient en partie. Cette rivalité locale oppose les trois principaux clubs de la capitale: l’Olympiakos, le Panathinaikos et l’AEK qui est considéré comme le troisième dans la hiérarchie. L’animosité envers les clubs de Thessalonique est réelle aussi, mais du fait des interdictions de déplacement, elle ne se manifeste plus qu’à l’occasion des finales de Coupe de Grèce, notamment celles jouées par le PAOK.

L’amitié de la Gate 13 avec les Bad Blue Boys – répond à celle de ses rivaux historiques de la Gate 7 de l’Olympiakos avec les Delije de l’Étoile Rouge de Belgrade – trouve son origine… à Rome. C’est en effet lors d’une visite à leurs amis communs des Fedayn – composante de la Curva Sud – de la Roma que l’amitié entre les BBB et la Gate 13 est née en 2010. En février dernier, le vol de la bâche historique des Fedayn – vieille de 51 ans – par les Delije, qui l’ont brûlée quelques jours plus tards à l’occasion d’un match face au FC Čukarički, avait mis le monde des tribunes en alerte. “Vous avez mal choisi vos amis”, assénait la banderole sortie à l’occasion, en référence à l’amitié qui lie les Fedayn aux Bad Blue Boys.

La haine de l’antifascisme en décor politique

Jusqu’ici, les supporters de l’AEK n’ont pas grand chose à voir avec cette guerre. Mais dans la course à l’affirmation de sa supériorité dans la rues, ils se sont trouvés sur la route de Bad Blue Boys à la réputation solidement ancrée dans l’ultra-nationalisme de tribune. Rien d’inédit sous le soleil des Balkans. Comment est-il alors possible d’éluder l’antagonisme politique entre des Original 21, antifascistes revendiqués, et des Bad Blue Boys qui cultivent la nostalgie du régime fasciste des Oustachis? Un des des derniers faits d’arme des BBB hors de Croatie avait été leur défilé dans les rues de Milan, en faisant le salut nazi, en septembre dernier.

A l’heure actuelle, plusieurs de leurs membres sont aussi engagés du côté ukrainien dans la guerre avec la Russie, au nom de la proximité idéologique qui les lie aux tendances banderistes et néo-nazies. Ces liens sont notamment incarnés par Denis Šeler, ancien leader des BBB, vétéran des années 90 et volontaire au sein du Bataillon Azov. Le soutien immédiat des hooligans suprémacistes et néo-nazis du Dynamo Kiev aux BBB est de la même veine. Les Ukrainiens ont posté la photo de rockets sur lesquelles on peut notamment lire “Free BBB”,  “Fuck antifa” ou encore “07.08.23 Athens. BBB are kings of Europe”. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, l’alliance hooligan “Kategorie D” a salué comment la BBB a “fracassé la vermine gauchiste directement sur son territoire”.

Une identité politique d’extrême-droite à laquelle ne colle pas vraiment la Gate 13. Analyser les amitiés du plus vieux groupe grec sous le prisme politique est une démarche vaine tant l’organisation est hétérogène de ce point de vue. Dans les années 2000, la Gate 13 était même plutôt associée à la gauche antifasciste, au même titre que les Original 21. Après le meurtre du jeune Alexis Grigoropoulos par un policier le 6 décembre 2008, nombre d’ultras des deux clubs ont participé aux aux émeutes, unis d’une certaine manière par la haine de la police. On pouvait aussi lire des messages contre les mesures d’austérité en 2010. Mais cette position n’a jamais été un acquis indiscutable. A la fin des années 70, la NOPO, un groupe de supporters néo-nazis, avait même droit de cité dans la tribune.

Les distances des Ultras Rapid

Malgré un net penchant “à droite”, les principales amitiés nouées par la Gate 13 – Ultras Rapid, Fedayn, BBB ou encore F-Side de l’Ajax – répondent donc à des critères autres que politiques. Mais elles ne peuvent exister, d’un autre côté, qu’au prix d’un apolitisme complaisant. La frange hooligan de la Gate 13 impliquée dans le raid mené aux abords d’Agiá Sofiá, connue pour sa volonté de rester “ouverte aux nationalistes”, est en conflit avec d’autres groupes de la Gate 13. Parmi la centaine d’interpellés suite à la mort de Michalis Katsouris, se trouve un hooligan notoire du Panathinaikos, surnommé “Souvlatzis”, déjà impliqué dans plusieurs actions violentes ciblées. Il a été arrêté sur la base de vidéos le montrant en train de guider le cortège armé des Bad Blue Boys.

Alors que l’auteur du coup de couteau mortel n’a pas été identifié, différentes réactions ont émergé dans les virages des stades européens. Les groupes antifascistes ont massivement salué la mémoire de “Mike”. D’un autre côté, les BBB ont reçu de nombreux messages de solidarité demandant la libération de ses membres emprisonnés en Grèce. Les principaux groupes croates – jusque chez les rivaux de la Torcida de Split – ont témoigné leur soutien patriotique. D’autres banderoles de soutien aux BBB ont fleuri en République Tchèque ou encore en Géorgie où les ultras du Dila Gori ont affiché le message “Gloire aux Héros” avec la date du raid criminel.

Hors de la scène marquée à l’extrême-droite, il n’y a guère que les ultras romains à avoir clairement soutenu leurs amis. Les Ultras Rapid, amis de la Gate 13 depuis le début des années 2000, ont sorti une banderole sans équivoque se dissociant des auteurs du crime: “les tueurs à l’intérieur de notre mouvement sont en train de tuer notre mouvement”. Un positionnement fort des ultras autrichiens qui mettent en avant leur attachement à la culture et aux valeurs du mouvement ultra et le danger représenté par la dérive criminelle du hooliganisme. Ce message marque une certaine distance avec la Gate 13, appelée à mi-mot à faire le ménage dans ses rangs. Le drame de Nea Philadelphia peut-il rebattre les cartes de cette amitié?

 

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La version bulgare de notre article est à lire sur Radical Terraces

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