Les travaux de Franck Ribéry

La carrière de Franck Ribéry va connaître ce qui ressemble à un dernier chapitre. En signant à 36 ans un beau contrat à la Fiorentina, il s’offre un ultime vrai défi sportif plus qu’une pré-retraite. Ribéry se paie le luxe d’éviter les traditionnelles destinations exotiques lucratives, mais pauvres sur le plan footballistique. L’occasion de saluer le parcours exceptionnel d’un joueur qui a su dribbler le stigmate, au prix d’un travail acharné.

Dans l’histoire des métiers du bâtiment, celui de terrassier est probablement le plus rude. Au 19e siècle, dans cette France en plein développement de ses axes de transport, canaux ou chemins de fer, les terrassiers poussaient comme des champignons. A l’image de l’âpreté du travail de terrassement, la corporation avait la réputation d’accueillir la fine fleur des faubourgs, réfractaire à l’autorité ou à la discipline, mais pas à l’effort. « Il ne se courbe que pour travailler, pas devant l’homme », écrivait Georges Navel, dans Travaux. La plupart du temps travailleur journalier, avec une pelle et une pioche comme seuls biens personnels, « le terrassier était un trimardeur, un “hobo”, passant d’un chantier à l’autre et qui n’hésitait pas, quand les opportunités d’embauche se faisaient rares, à retourner aux travaux de ses pères : moissons, vendanges, labours et récoltes diverses », note Anne Steiner qui consacre un chapitre à la grève sanglante des terrassiers de Draveil en 1908, dans son livre Le goût de l’émeute.

Hommage au fils de terrassier

Ribéry sous le maillot d’Alès ©MidiLibre

A l’heure où Franck Ribéry tourne la page de ses douze saisons pleines au Bayern Munich, ces quelques lignes sonnent avec énormément de justesse. Avant de se fixer en Bavière, Ribéry a enchaîné les piges à gauche à droite, au gré des opportunités. Après avoir été viré du centre de formation du LOSC, ses chances de revenir dans le circuit professionnel étaient faméliques. Lille s’en mordra longtemps les doigts, se rangeant derrière le fait que Ribéry était ingérable. « 250 avertissements et 300 blâmes » rappela Jean-Michel Vandamme, ex-responsable de la formation lilloise, pour se justifier. Chère indiscipline.

On a coutume de dire que quand la porte est fermée, on peut toujours passer par la fenêtre. Le football amateur est une fenêtre étroite et le championnat National, une antichambre rugueuse. On peut y signer des contrats fédéraux qui permettent de vivre du football pour un peu plus du SMIC. C’est un travail, souvent précaire. En 2002, après une saison entière à Boulogne-sur-Mer ponctuée par une relégation en CFA, Ribéry rejoint l’Olympique Alès pour continuer à évoluer en National. A 19 ans, le jeune nordiste quitte la famille et part à plus de 950 km de chez lui. Il laisse derrière lui le Chemin-Vert, quartier pauvre où il a grandi et tapé ses premiers ballons sous les couleurs de l’ACO Aiglon, pour vivre du foot et peut-être percer.

De Boulogne-sur-Mer, ville ouvrière ravagée par le chômage depuis les années 80, il débarque dans les Cévennes, autre terre sinistrée depuis la fermeture des mines de charbon en 1985. A Alès, le club est en grande difficulté financière au point de ne pas verser le salaires des joueurs. « A mauvaise paye, mauvais travail ! » promettait le syndicaliste anarchiste Émile Pouget. Si bien qu’après 19 matchs, la seule passion du football ne remplissant pas le frigo, il rentre au bercail et « retourne aux travaux de ses pères ». Pendant trois mois, tout en se tenant prêt à sauter sur l’occasion d’un essai, il intègre la boîte de BTP où chagrine son paternel comme terrassier. De ce passage sur les chantiers, il déclara en 2013 : « Là, j’ai compris ce qu’était la vraie vie. Ça m’a renforcé et donné du caractère. C’est pour ça que je n’oublie jamais d’où je viens et que j’apprécie encore plus ce que je fais en ce moment ! »

Hobo et paria

Dans le documentaire Ma part d’ombre, sorti fin 2017 et réalisé par Olivier Dacourt et Marc Sauvourel, Franck Ribéry se confie sur le traitement qu’il a subi de la part de presse et sur son choix de ne plus s’adresser en français eux médias.

Recruté quelques mois plus tard par le Stade Brestois, il retrouve le National où son talent explose littéralement, au point d’attiser les convoitises de plusieurs clubs de L1. Séduit par le discours de Jean Fernandez, il rejoint le FC Metz, où il signe son premier contrat professionnel à 21 ans. Inconnu du public, il ne lui faut qu’un match pour se faire un nom. Élu « Joueur du mois » dès août, tout va vite pour Ribéry qui ne se stabilise pas pour autant, rattrapé par son nomadisme. Alors meilleur passeur de L1, Metz le vend au club turc Galatasaray. Une transaction surprenante au bout de six mois, Metz semblant vouloir se débarrasser vite du phénomène, convaincu par une plus-value de 5 millions. Ribéry s’en sert comme un tremplin et rejoint l’OM quelques mois plus tard. Son sixième club en quatre ans. L’itinéraire de footballeur-hobo qui se dessine à lui laisse déjà entrevoir un mental au-dessus de la moyenne, forgé dans la galère.

C’est fort d’une confiance en lui et de qualités insolentes que Ribéry est sélectionné en équipe de France pour participer au Mondial 2006 aux côtés de Thuram, Zidane ou Henry. Une ascension fulgurante pour un joueur qui trois ans auparavant était retourné bosser sur les chantiers. Cette trajectoire atypique et son insouciance en font vite une coqueluche des médias. Ils écrivent le récit d’une success story à la française pour ce petit gars des couches populaires, au visage largement balafré par un accident de voiture qui aurait pu lui coûter la vie à l’âge de 2 ans. Ribéry fait l’unanimité. Mais le gratin journalistique est versatile. Quelques mois plus tard, celui qui est annoncé comme le taulier de la génération post-Zidane va devoir encaisser les foudres des médias qui ne le voient plus que comme une diva capricieuse. Quand ce ne sont pas les saillies réactionnaires des élites intellectuelles et patriotardes, traumatisées par l’épisode de la grève de Knysna, qui le prennent pour cible, toujours enclines à le faire passer pour un gamin ingrat envers la mère-patrie. De frasque extra-sportive en refus de céder à l’injonction de chanter la Marseillaise – dont la conversion à l’islam sert forcément d’argument – chaque écart devient l’occasion de faire payer son affront à cette génération dont Ribéry reste un leader.  Il sort de là sincèrement atteint. La déchirure avec une partie du public français ne se résorbera jamais entièrement jusqu’à sa retraite internationale en 2014.

Servus und Danke

L’hommage des supporters du Bayern, conjointement rendu à Franck Ribéry et Arjen Robben pour leur dernier match sous les couleurs bavaroises le 18 mai 2019.

Il n’y a finalement qu’au Bayern qu’il est épanoui et qu’il se sent le bienvenu. En Bavière, où il finit par se fixer, il ne subit pas le même désamour qu’en France où son image de sale gosse lui colle à la peau. Au contraire, les fans louent ce mélange génial de folie créatrice et de dévouement défensif, le tout teinté d’une « éthique de col bleu » puisée dans ses origines ouvrières. Saison après saison, celui qui est surnommé « Kayser Franck » est resté incontournable aux yeux des plus grands coachs qui se sont succédé : Hitzfeld, Van Gaal, Heynckes, Guardiola ou Ancelotti. Au Bayern, il change de dimension sociale et trouve un cadre qui lui permet de devenir un des tout meilleurs joueurs mondiaux de sa génération. Un fuoriclasse comme on dit en Italie. Sa 3e place au Ballon d’Or 2013 lui reste en travers de la gorge comme une injustice qu’il attribue en grande partie à cette image négative qu’il conserve en France.

Si cette mauvaise réputation médiatique l’a éloigné d’une partie du public, elle ne l’a pas coupé de la réalité de la vie des quartiers populaires. Ses racines. En février 2017, il rend visite à Théo Luhaka, ce jeune habitant d’Aulnay-sous-Bois sauvagement agressé par la police. Il lui offre en solidarité un de ses maillots dédicacé par l’ensemble de l’équipe du Bayern et par le coach Ancelotti, signe du charisme et de la prestance qu’il dégage outre-Rhin. A mille lieux des moqueries régulières sur ses « fautes de français » dont la presse bourgeoise se délecte, manière de répandre à moindre frais son mépris de classe. Les journalistes en profitent aussi pour lui faire payer ses relations conflictuelles avec la corporation. Face à l’hostilité de ce milieu dont il ne partage pas tous les codes, il fait le choix de ne plus s’exprimer en français dans les médias et reste silencieux à chaque retour en France. Toujours à propos des terrassiers, Navel écrivait « Ils ne peuvent dire que leurs pensées les plus simples, exprimer le moins important d’eux-mêmes. Le métier noue son homme à la gorge, il ne laisse de la souplesse qu’aux membres. Beaucoup de ces rêveurs bourrus, qu’on rencontre dans la terrasse, n’ont pas plus de mots pour leurs songeries que pour les faits de leur vie. C’est le silence et, chez certains, une sorte de beauté rude au visage qui parle pour eux. »

Licence de Franck Ribéry à l’ACO Aiglon, club du Chateau-Vert de Boulogne-sur-Mer. ©NordLittoral

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