Le Bal des Charognes

La crise pandémique du coronavirus s’étend et le monde se confine. Une partie de l’économie tourne au ralenti. L’industrie du football mondial est quasiment à l’arrêt. En France, on ne sait pas si la saison actuelle reprendra. Ça n’empêche pas certains dirigeants de vouloir encore tirer profit de cette situation inédite.

Les heures que nous vivons sont plutôt sombres, entre fermetures des frontières et militarisation express des territoires, en attendant le couvre-feu. Au nom de l’union sacrée contre la propagation déjà enclenchée du virus Covid-19 les gouvernements imposent des mesures de plus en plus drastiques : confinement, fermeture des lieux de sociabilité et restriction des déplacements sauf quand on n’a pas d’autres solutions pour aller se faire exploiter, comme avec le télé-travail. Pendant que la pandémie fait des dégâts humains et atteint par ricochets nos droits et capacités de défense collective, Jean-Michel Aulas et d’autres présidents y voient aussi l’opportunité de sauver la saison chaotique de leur club.

Quelle fin de saison?

Après avoir initialement décidé que l’intégralité des matchs de L1 et L2 se déroulerait à huis clos jusqu’au 15 avril, la LFP a finalement suspendu toute compétition jusqu’à nouvel ordre deux jours plus tard. L’influent président de l’Olympique Lyonnais n’a pas longtemps attendu pour suggérer des « pistes » au cas où la saison ne devait pas reprendre : décréter une saison blanche et reprendre le classement de la saison dernière (2018/2019) ou encore élaborer un classement calculé sur les 3 ou 5 dernières années. Une modalité déjà en cours dans le calcul d’une partie des droits télé, qui vise à protéger les clubs les plus riches en cas de saison ratée sur le plan sportif, et qui prévient ce qu’on appelle plus couramment dans le football moderne, un accident industriel.

Bien sûr, officiellement tout le monde prétend vouloir que la saison aille à son terme. Mais dans les faits, face à la l’hypothèse grandissante que la saison ne reprenne pas, certains clubs comme l’OL ou Monaco verraient d’un œil que le classement actuel soit caduque. Lyon conserverait ainsi sa 3e place. Cette sortie médiatique a logiquement valu son lot de moqueries au président de l’OL tant il n’a échappé à personne qu’il espérait tirer de cet avenir incertain et du vide juridique pour gratter une qualification européenne – tant qu’à faire en Ligue des Champions – synonyme de rentrées de liquidités conséquentes. En l’état, il n’existe aucun règlement encadrant l’annulation d’une fin de saison. Ce qui légalement autorise tous les dirigeants à pousser pour la solution qui sera la plus favorable à son club et récupérer à l’issue de la crise une position plus avantageuse, au détriment de la logique sportive de la saison actuelle.

La décence n’est pas capitaliste

Qu’est-ce qu’une saison de football comparé à une pandémie ? Pas grand-chose. Mais pour les propriétaires, ce sont des euros qui s’envolent. Pendant ce gel des compétitions, les clubs perdent de l’argent, comme toute entreprise à l’arrêt. Alors rien de surprenant d’en voir se demander comment ils peuvent tirer profit de la situation. Si c’est moralement choquant, d’un point de vue capitaliste ce n’est qu’une question technique. De la gestion et du rapport de force. Si l’éventualité d’arrêter la saison et de conserver le classement actuel, comme ça a par exemple été le cas au Chili en décembre dernier du fait de la révolte sociale, semble aussi parfaitement réalisable, elle n’arrange pas trop les affaires de JMA. Et à défaut de terrains, les clubs concernés vont batailler pour leurs intérêts financiers dans les salons feutrés de la LFP.

“Seul le peuple sauve le peuple, travailleurs de la santé, vous êtes notre fierté. Force à vous !”
Banderole des Bukaneros 92 du Rayo Vallecano, accrochée devant un hôpital madrilène.

La crise pandémique va avoir un impact économique sur les clubs, notamment les plus en difficulté sur le plan financier. Mais les clubs les plus puissants d’Europe ne l’ont pas attendus pour protéger leurs intérêts. Les réformes successives des compétitions européennes ou encore les modalités de répartitions des droits télé, vont toujours dans le renforcement de leur position économique dominante. L’épisode du Covid-19 rappelle cette brutale réalité, celle de la recherche de profits. Finalement, le point soulevé par JMA nous en dit autant sur la nature de l’industrie du football que sur les manigances coutumières des capitalistes en période de crise.

Concernant le classement final de la L1 en cas d’interruption définitive de la saison, y a-t-il un option plus loyale ou plus morale qu’une autre? Certains se sont même amusés à convoquer les probabilités mathématiques pour imaginer un classement le moins partial possible. Mais l’industrie du football n’est ni le royaume de loyauté évoqué par Gramsci, ni celui de la morale chère à Camus. L’industrie du football n’est pas le football. Elle n’en est que la version corrompue. Les récentes annonces du président Macron nous précipitent encore plus dans un état d’urgence qui ne sera pas sans conséquence sur les conditions de vie des exploités. L’heure devrait être à la solidarité sans faille avec les soignants – comme l’ont manifesté plusieurs groupes ultras – plutôt que s’inquiéter du classement final de l’OL.

Édito n°19

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