Le football dans le chaos yougoslave, de Loïc Trégourès

Au-delà des mythes véhiculés, quel rôle a joué le football dans la guerre qui a ensanglanté les Balkans entre 1991 et 1995 et a conduit à l’éclatement de la Yougoslavie ? Voilà à quoi tente de répondre l’ouvrage de Loïc Trégourès, Le football dans le chaos yougoslave (éditions Non Lieu). Une approche inédite dans l’étude de ce conflit qui est celui de la folie nationaliste.

Quel rôle peut jouer le football dans les moments de troubles sociaux ou politiques ? La démarche de Loïc Trégourès est précisément de montrer, comme il l’expliquait aux Cahiers du Football, que le football « n’exerce pas un rôle juste passif ». La Yougoslavie est peut-être une version poussée à l’extrême de cette idée. Car si la guerre y a forcément chamboulé la routine hebdomadaire du football, celui-ci n’est pas resté neutre dans la montée des tensions nationalistes. Et de nombreux supporters ont notamment rejoint les milices meurtrières, serbes et croates, adeptes du nettoyage ethnique. Un passage des terrains de jeu aux terrains de guerre.

Le football yougoslave et son apogée en trompe-l’œil

Paradoxalement, au moment de l’éclatement sanglant de la Yougoslavie, le football du pays est à son meilleur niveau. En 1991, l’Étoile Rouge de Belgrade, vient de remporter la Coupe d’Europe des Clubs Champions et l’Euro 92 qui se profile semble promis à l’équipe nationale dont la génération dorée des Savicevic, Stojkovic, Prosinecki et consorts, arrive à pleine maturité.

Lors du Mondial italien de 90, l’équipe nationale atteint les 1/4 de finale. Mais parmi les supporters à s’être déplacés, on trouve principalement des groupes de Bosnie, là où la résistance au nationalisme est le plus historiquement ancrée. Si l’équipe maintient son unité, ce n’est plus le cas du peuple yougoslave. Tout comme la victoire de l’Etoile Rouge est vécue et interprétée comme une victoire serbe et non yougoslave. L’équipe incarne d’ailleurs plus que n’importe quelle autre la « serbité ». Et ce, en dépit d’une composition « yougoslave » avec deux macédoniens, un croate, un bosniaque et un monténégrin. Tout cela témoigne d’une prospérité sportive en « trompe-l’œil ».

Longtemps tenus en respect par le régime de Tito, les milieux nationalistes ont progressivement repris du terrain à la mort du dirigeant en 1980. Cette unité fragile celée autour du culte du dirigeant communiste a volé en éclat dans une Yougoslavie en proie à une grave crise économique dont les classes laborieuses sont les principales victimes. Comme dans bien des cas, les stades vont permettre à une partie de la population d’exprimer son hostilité au régime et à sa police, mais une hostilité motivée par des sentiments identitaires nauséabonds. Tribunes serbes et croates vont se retrouver au premier plan de la réanimation d’une rhétorique nationaliste débridée, et servir de caisses de résonance aux théories prônant la division de la Yougoslavie en « états ethniquement purs ».

Nationalisme serbe vs nationalisme croate

A Belgrade, les virages du Partizan et de l’Étoile Rouge vont devenir des repaires du nationalisme serbe. L’arrivée de Zeljko Raznatovic, alias « Arkan », à la tête des groupes de supporters de l’Etoile Rouge, unifiés en 1989 sous le nom des Delije (les « Héros »), initie la montée en puissance du virage nord du Marakana. Groupe interclassiste réunissant une partie de la jeunesse bourgeoise et ouvrière, les Delije développent une « identité belgradoise » avant tout. Arkan est un relais précieux de Slobodan Milosevic et lui permet de gagner les faveurs d’un virage qui se référait jusqu’ici plus à l’héritage Tchetnik, mouvement fasciste serbe.

Un mouvement similaire se produit en Croatie avec les Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb, l’Armada de Rijeka et de la Torcida de l’Hajduk Split, doyen du « supporterisme extrême », selon les termes choisis par l’auteur. La politisation des tribunes croates prend plus d’ampleur avec la création du HDZ, parti nationaliste croate de Franjo Tudjman, qu’elles vont aider à propulser en tête des élections de 1990 marquées. Comme lors du match Hajduk-Dinamo, évoqué par Loïc Trégourès, où les deux virages ont déployé des banderoles à la gloire du HDZ, faisant resurgir l’écusson à damier, symbole des Oustachis et du drapeau de l’état fasciste croate des années 40.

De la même manière que de nombreux Delije suivront Arkan à la création de la Garde des Volontaires Serbes, milice plus connue comme les « Tigres d’Arkan », beaucoup de supporters des croates verront le fait de prendre les armes comme une reformulation de leur activisme de stade.

Affrontements avant Dinamo – Etoile Rouge, le 13 mai 1990.

La guerre n’a pas commencé au Maksimir

Lire Le football dans le chaos yougoslave est aussi l’occasion de revenir sur l’épisode du 13 mai 1990 au stade Maksimir à Zagreb, immortalisé par le coup de pied de Boban sur un policier. Ce jour-là, de violents affrontements avaient opposé les supporters du Dinamo, dopés par la récente victoire électorale des nationaliste du HDZ, à ceux de l’Etoile Rouge dans un match au sommet retransmis dans tout le pays. Un raccourci fréquent consiste à dire que « la guerre a commencé au Maksimir ». Côté croate, ce moment est même une sorte de mythe fondateur de l’indépendance. D’autres exemples pourraient tout autant être mobilisés, notamment ce match de préparation de l’équipe nationale en vue du Mondial 90 face aux Pays-Bas où l’hymne yougoslave a été conspué par le public scandant des « Croatie, Croatie ! », dans une ambiance de fin d’époque.

Mais, selon Loïc Trégourès, on ne peut réduire les causes de l’explosion de la Yougoslavie à des événements de ce style, tout aussi symboliques soient-ils. Impossible d’occulter le climat politique et le puissant travail de sape des militants et théoriciens nationalistes de tous bords qui n’ont cessé d’exacerber les tensions identitaires au long des années 80. Le processus guerrier était déjà bien enclenché. D’ailleurs, les affrontements de Maksimir, certes très spectaculaires, n’ont pas empêché la saison de championnat suivante de se dérouler relativement « normalement ».

Mort du football yougoslave

Sur le plan politique et diplomatique, le référendum d’indépendance croate de juin 1991 va accélérer les choses. A l’issue de la saison 90/91, les clubs croates et slovènes se retirent et les joueurs croates quittent la sélection yougoslave. Quelques semaines plus tard, la guerre éclate avec le siège de Vukovar qui durera 87 jours.

Le football sous pavillon yougoslave continuera une saison encore, avec les équipes des républiques restantes. Une fin de saison amputée des clubs bosniaques, pris dans les ravages de la guerre et du siège de Sarajevo, ville symbole de métissage et de tolérance. Predrag Pasic, à qui le documentaire Les Rebelles du foot consacre un portrait, y résistera avec son académie Bubamara en permettant aux enfants de continuer à jouer au football malgré le pilonnage de la ville par les milices serbes.

Dans cette Bosnie mutilée, les Croates cherchent aussi à faire valoir leurs appétits territoriaux. En faisant renaître en 1992 le Zrinjski Mostar, club interdit par les autorités yougoslaves depuis 45 après avoir participé à l’éphémère championnat oustachi des années 40, ils se dotent d’un club au service de leur cause. Fortement imprégné de son historique fasciste, ce club est l’antithèse du Velez Mostar, fleuron de la ville, club ouvrier et multiethnique, symbole du football yougoslave. Un football qui aura malheureusement implosé sous les assauts de la peste nationaliste. Ce qu’il en reste aujourd’hui dans chacune des anciennes républiques porte à jamais les stigmates de ces années de guerre civile.

2 Comments

  1. Je me suis arrêté à la ligne où vous qualifiez le premier mouvement armé de la résistance contre l’Allemagne nazie de “fasciste”

    • C’est à dire jusqu’à la moitié de l’article, ce qui est pas mal. Oui le mouvement Tchetnik n’est pas un mouvement “fasciste” au sens historique du terme, comme on pourrait parler du fascisme italien. Vous avez raison. Par contre la définition des Tchetniks comme des antifascistes, comme on peut le lire dans l’hagiographie serbe, est plus que discutable. Avoir combattu les Oustachis n’en fait pas une force antifasciste. C’était un mouvement royaliste, nationaliste et éminement anti-communiste. Soit, plusieurs cases de l’extrême-droite sont belles et bien cochées. Que le mouvement ait été partiellement divisé durant la seconde guerre mondiale quant à l’attitude à adopter vis-à-vis des nazis est un fait. Mais les figures, comme celle de Draza Mihailovic, qui étaient adulées durant les années 80 dans le virage du Marakana de Belgrade, l’étaient au nom de la “Grande Serbie monarchiste” et réactionnaire.

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