Raymond Kéruzoré, le sang rouge et noir

"Kéru" lors de la finale de la Coupe de France 1971, remportée face à Lyon.

L’histoire de Raymond Kéruzoré avec le Stade Rennais est une histoire d’amour. Une vraie, pas une bluette. Une qui finit mal à la fin et qui laisse des traces. Le coeur rennais, c’est finalement à Laval, club qui l’a élu « joueur du siècle », que « Kéru » s’est vraiment épanoui. Portrait d’un footballeur iconique comme seules les années 70 en ont produit.

Au fil du temps, le football moderne a raréfié ces figures emblématiques attachées à l’histoire et à l’identité de leur club. Le mercenariat s’est banalisé. Bien sûr, Raymond Kéruzoré n’a pas fait toute sa carrière au Stade Rennais. Mais il aurait bien aimé. Disons sans nostalgie rance que « Kéru » incarne ce football sentimental révolu où porter les couleurs d’un club signifie quelque chose. « Les footballeurs anglais disent qu’ils ont du sang de leur club dans les veines. Quand je suis arrivé à Rennes, j’ai ressenti ça. » Des mots qui peuvent faire sourire aujourd’hui.

Extrait du portrait de Raymond Kéruzoré, réalisé en 1972 pour Football Magazine. (Source: Le Stade)

Dans la Bretagne des années 70, niveau football, le fleuron régional c’est le Stade Rennais. Guingamp et Lorient évoluent au niveau amateur et Brest en D2. Le rival nantais est alors moins associé à l’identité bretonne. Jusqu’au fin-fond du Finistère d’où il vient, on supporte les Rouge et Noir. Alors, quand le jeune Raymond Kéruzoré débarque à Rennes en 67 pour s’inscrire à la fac de sciences, il prend en parallèle une licence au Stade Rennais, en amateur. Il a 18 ans et ce fils de magasinier n’a pas spécialement d’envie de carrière professionnelle. Mais Jean Prouff, le coach mythique de l’équipe première, garde un œil sur ses prestations en réserve. Il le lance pour son premier match en D1 en 1969. Mais le joueur n’éclate vraiment au plus haut niveau que lors de la saison 70/71. Celle qui voit le Stade Rennais ramener sa deuxième Coupe de France sur les bords de la Vilaine. Longtemps l’ultime ligne sur le maigre palmarès des Rouge et Noir. Cette saison-là, le Parc des Sports de la Route de Lorient assiste à l’éclosion d’un joueur de classe. Le public rennais s’extasie pour les dribbles de ce farfadet tourné vers l’offensive et sa tignasse volant au vent. Son admiration pour le Brésil de 58, des Pelé et Garrincha, influence sa vision du football et son jeu, basé avant tout sur la recherche du plaisir.

Conflit social au Stade Rennais

Mais en coulisse, le club commence à s’agiter. « Kéru » va faire les frais des difficultés financières du club, dans un contexte où la section football vient de s’autonomiser du club omnisports. Par ailleurs, Jean Prouff, mentor de « Kéru », montre des signes de lassitude et se met en retrait. C’est ainsi que, sans l’avoir désiré, Raymond Kéruzoré est vendu à l’OM en 1973, pour assainir les finances du club. Premier accroc dans la relation.

Le deuxième ne tardera pas. Après une saison morose à Marseille, « Kéru » retrouve son jardin rennais. Le président Lemoux l’a convaincu sans difficulté de revenir au bercail. Mais la relation entre les deux hommes se détériore vite. « Kéru » ne supporte pas l’autoritarisme de Lemoux. Un conflit de classe éclate au Stade Rennais. Pas très étonnant, au vu du climat social dans le football professionnel. Au début des années 70, les footballeurs doivent composer avec un patronat agressif qui n’a pas encore digéré la suppression du contrat à vie qui lui donnait les pleins pouvoirs sur la carrière des joueurs. « Le contrat à temps, structure protectrice du joueur, a peut-être déclenché une réaction en retour des dirigeants. Au fond, la parole est toujours aux dirigeants et les excès commis à mettre surtout sur leur compte » déclara Raymond Kéruzoré en 1976, dans un long entretien accordé au mensuel Football Magazine.

Lors de cette interview, « Kéru » explique qu’une fois la descente en D2 acquise, la direction lui a annoncé, ainsi qu’à Loïc Kerbiriou, que le club ne voulait plus d’eux. Ils se voient accusés d’avoir un mauvais état d’esprit et de détériorer l’ambiance. La direction du club, en quête de boucs-émissaires, cherchent à isoler ceux qu’elle présente comme des gauchistes. Dans la foulée, les premières sanctions tombent, dans le but de les faire craquer. Interdiction du vestiaire des pros, obligation de pointer au stade dès 8h du matin. Les voilà littéralement placardisés, sans préparateur physique ni outil de travail. Face à ce non-respect évident de son contrat de travail, Kéruzoré met en demeure le club par courrier recommandé. Il se découvre une âme de syndicaliste. Lemoux, bille en tête dans sa croisade anti-gauchiste, le surnomme la « sorcière maoïste ». Ce courrier porte ses fruits et les deux joueurs sont réintégrés à l’entraînement par le coach Antoine Cuissard, dans une ambiance glaciale. Maigre victoire. Mais une semaine plus tard, Lemoux leur signifie de nouveau leur mise à l’écart. Les deux joueurs sont isolés. Leurs coéquipiers, téléguidés par le président, signent même texte exigeant des sanctions à leur égard. Bien décidés à ne pas respecter les conditions d’une mise à l’écart qu’ils considèrent comme une rupture de contrat, les deux joueurs ne se présentent plus au stade. Le club saisit l’occasion et les traîne devant les tribunaux. Kéruzoré et Kerbiriou sont dans un premier temps condamnés à verser respectivement 42 et 15 millions d’anciens francs au Stade Rennais. « Kéru » est affecté et humilié par le procédé des dirigeants, même si cette condamnation sera, quelques années plus tard, cassée en appel.

Revanche lavalloise

Celui à qui on promettait encore il y a quelques mois un destin international voit l’accès aux clubs de l’élite lui être complètement bouché. Il est black-listé. Lemoux s’est assuré de lui savonner la planche jusqu’au bout, en ayant mis en garde les autres présidents de D1 par courrier. Aucun club professionnel n’est prêt à passer outre sa réputation de « voyou » des vestiaires et de fomenteur de révoltes. Sauf un. C’est le Stade Lavallois, alors en D2, qui lui ouvrira les bras, sous la houlette de Michel Le Millinaire. Avec du recul aujourd’hui, qui de mieux qu’un coach comme « Mimi » pour relancer « Kéru » ? Pédagogue hors-pairs, il applique sa méthode avec un grand soucis d’égalité. Le Millinaire responsabilise les joueurs en les impliquant dans les choix tactiques, et ça paye.

“Kéru” avec Michel Le Millinaire (Source: Stade Lavallois Museum)

La première revanche a lieu le 2 octobre 76. Rennes est remonté en D1 en compagnie du Laval de Kéruzoré et Le Millinaire. Les deux promus s’affrontent Route de Lorient et Laval l’emporte 3 à 1. « Kéru » quitte le terrain porté en triomphe, maillot tango sur le dos. Pied de nez aux Lemoux, Cuissard et Dubaële qui l’ont chassé de Rennes, avec une pancarte d’ingérable solidement accrochée dans le dos. Au moment du deuxième but lavallois, inscrit par Jacky Vergnes à la 63e minute, Kéru s’est agenouillé dans le rond central, bravant la tribune présidentielle. Il déclara plus tard : « Il était fatal que je revienne un jour à Rennes, sous un autre maillot, pour y régler des comptes avec le président du Stade Rennais à qui j’en veux toujours. Je lui ai « offert » ce but et notre victoire, mais c’est surtout au public que je m’adressais et sans arrière-pensées. » Cette saison 76/77, « Kéru » sera élu meilleur joueur de D1 par le magazine France Football.

A l’issue d’une carrière riche de 32 buts en 375 matchs professionnels, sans aucun carton récolté, il devient entraîneur. Dans les différents clubs bretons où il passe, il tâche d’inculquer aux joueurs ce football basé sur le plaisir. Il s’inscrit dans les pas de Jean Prouff, qui le suit avec bienveillance dans sa nouvelle carrière. De retour une troisième fois à Rennes en 87, « Kéru » est nommé à la tête d’une équipe en pleine reconstruction, qui évolue en championnat de D2. Il participera à la remontée du club en D1. Mais, à l’issue d’une saison 90/91 catastrophique, où on le dit brouillé avec la direction, il sera une dernière fois viré. Le Stade Rennais ne voulait plus de l’amour de « Kéru ».

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