Retrouver Bauer, jusqu’à quand?

Il y a des descentes sportives qui offrent des motifs de réjouissance. La relégation prochaine du Red Star FC en National a un peu ce goût-là, car elle est synonyme de retour dans son stade Bauer à Saint-Ouen, homologué au moins jusqu’en 2021 pour le National. Mais d’ici quelques jours, le projet du futur Stade Bauer devrait être dévoilé. Une destruction/rénovation qui n’épargnera pas l’identité du club.

La perspective de retrouver le National pour la saison 2019/20 pose une question sincère : à quoi bon accepter de remonter ? Le stade Bauer dans son état actuel, n’est pas homologué pour la Ligue 2, et il ne le sera plus jamais. Les supporters les plus fervents du club chantent et bâchent dans le kop que « Le Red Star, c’est uniquement à Bauer ! »,  mais si elle ne rencontre pas de résistance, la Métropole du Grand Paris est sûrement en train de leur mijoter un cadeau empoisonné : le Red Star à Bauer, mais dans un autre Bauer. Les amoureux du club sont face à un dilemme depuis qu’il a retrouver la L2 une première fois en 2015, après 16 ans de galères et de joies dans les divisions inférieures. Les normes imposées par la LFP en matière d’infrastructures ont contraint le club à délocaliser ses matchs « à domicile », faute d’homologation de Bauer. D’où le projet de rénovation censé régler ce problème.

Car la L2 a été synonyme de fardeau pour les verts et blancs de Saint-Ouen qui n’ont jamais pu jouer un seul match à Bauer, enchaînant les piges au Stade Pierre-Brisson de Beauvais en 2015/16 et 2018/19 ou au Stade Jean-Bouin de Paris en 2016/17. Si ce stade à le mérite d’être plus accessible que celui de Beauvais, ce n’est qu’un rapprochement géographique. Car faire évoluer le club emblématique de la Banlieue Rouge, dans le 16e arrondissement, le plus huppé de la capitale, était un autre non-sens en forme de doigt d’honneur aux valeurs portées par les supporters, héritées de l’identité ouvrière du club et de son département, la Seine-Saint-Denis. A l’issue de cette saison à Jean-Bouin, le Red Star est d’ailleurs relégué en National. La saison suivante, les retrouvailles avec Bauer ont été chaleureuses et se sont traduites sur le terrain par un titre de champion de National et une remontée en L2, une saison seulement après l’avoir quittée. Mais passées les joies de ce succès, c’est l’amertume pour les supporters qui vont de nouveau voir les leurs s’exiler à Beauvais, après une tentative désespérée de la direction du club d’obtenir une dérogation pour évoluer à Colombes1.

Le fossé avec la direction se creuse

La programmation des matchs de L2 le vendredi soir à 20h est déjà une contrainte pour tous les supporters, principalement celles et ceux qui bossent. Plusieurs groupes ultras s’élèvent un peu partout contre ces programmations stupides dont le seul but est de servir les intérêts des diffuseurs. Si en plus on est contraint de jouer les 38 matchs de la saison à l’extérieur, alors il y a de quoi pousser à la fronde. C’est pourquoi cette fois-ci, à l’aube de la saison 2018/19, les supporters organisés du Red Star, excédés, annoncent par voie de communiqué qu’ils vont boycotter tous les matchs à Beauvais. Ils trouveront au passage dans leur longue lutte, l’appui de leurs camarades grenoblois des Red Kaos 94 qui boycotteront le déplacement de leur équipe à Beauvais, en solidarité.

Ces saisons à être éloigné de Bauer ont aussi creusé le fossé entre les supporters et la direction du club qui ne cesse de tourner le dos aux valeurs sociales historiques portées par les fans du club du 93. Patrice Haddad, président du club depuis 2008, brade par petits bouts l’identité populaire du Red Star. « La grossière tentative, cette année, d’envoyer de la poudre aux yeux des supporters, par des partenariats contre-nature et des plans marketings maladroits, n’a pas permis de cacher la réalité d’un projet sportif inexistant […] » Dans son communiqué daté du 31 mars 2019, le Collectif Red Star Bauer ne mâche pas ses mots. Il fait référence au partenariat douteux du club avec Uber – et son modèle d’exploitation basé sur la mise en concurrence des travailleurs et sur la rémunération à la tâche. Partenariat portant la patte de Grégoire Potton, transfuge macronien intronisé au poste de Directeur Général du club en novembre 2017, qui s’est aussi fait remarquer par son mépris ouvert pour les supporters. Un mépris bourgeois caractéristique de sa famille politique.

Les supporters historiques voient leur club devenir une mode et une attraction de la gauche branchouille parisienne et de divers “people”. Le sponsoring du magazine Vice depuis la saison 2017/18, s’inscrit dans cette transformation du Red Star attirant un nouveau public, provoquant des craintes justifiées de “gentrification” du club, à l’image de celle l’Est parisien ces dernières années.

Un nouveau Bauer, à quel prix ?

Si le stade est homologué jusqu’en 2021 aux normes du championnat National, un projet de rénovation n’en est pas moins en cours. Trois promoteurs immobiliers ont vu leur candidature retenue pour la rénovation du stade : le Groupe Réalités déjà impliqué dans le projet avorté du YelloPark nantais, Pitch Promotion et Gidec. Des grosses boîtes qui ne se lancent pas dans la bataille pour faire du caritatif.

Jusqu’au 29 mai, date prévue de la désignation du lauréat par un jury de la Métropole du Grand Paris, chacun des projets reste confidentiel. Il semble toutefois d’ors et déjà acquis que le nouveau stade ne bénéficiera d’aucun financement public. Le club sera uniquement locataire auprès d’un bailleur privé. Les supporters du Collectif Red Star Bauer ont annoncé sur leur site avoir rencontré deux des trois candidats, désignés dès octobre 2018. Dans les deux cas il est prévu, disent-ils, « une destruction/reconstruction du Stade Bauer, avec création de commerces ». N’obtenant de la part de ces deux interlocuteurs que de pseudos engagements oraux, le collectif dit rester « vigilant quant au projet qui sera réalisé » et « se réserve la possibilité de s’opposer, notamment en attaquant toute décision, à un projet qui ne correspondrait pas à [ses] attentes. » Toutefois, le Collectif Red Star Bauer a pris soin d’annoncer qu’il « ne souhaite pas s’opposer, par principe, à une opération de destruction/reconstruction du Stade Bauer. »

Après plus de vingt ans de tergiversations au niveau de la municipalité de Saint-Ouen, ce projet de rénovation de Bauer s’inscrit pourtant dans la marche forcée du club vers le football moderne et marchand et de ce qu’il impose en terme d’infrastructures. Si le Collectif Red Star Bauer a pu faire part de quelques-unes de ses exigences, comme le refus du naming ou l’appellation officielle d’une tribune « Rino Della Negra », face aux deux promoteurs rencontrés. Mais c’est toujours l’impératif de profit qui guide ce type de projet immobilier. Car c’est avant tout un projet immobilier et commercial qui s’annonce en lieu et place du Stade Bauer et de son histoire. Un projet en forme de tabula rasa.

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Notes:

1Le Stade Yves-du-Manoir de Colombes n’est pas homologué non plus, pour une histoire de norme d’éclairage. Il manque 220 lux par rapport au cahier des charges imposés par la LFP.

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