Dans son livre sur les footballeurs de gauche, le journaliste espagnol Quique Peinado a consacré un chapitre à Ivan Ergić, intitulé “Le dernier marxiste”. Un footballeur atypique qui a mis un terme à sa carrière en 2011, à seulement 30 ans. Aujourd’hui, il écrit des chroniques où il livre un regard critique sur le football et le capitalisme. Portrait d’un footballeur qu’on pourrait appeler “camarade”.
En Suisse – où Ivan Ergić a joué de 2000 à 2009 – le grand public a probablement pris conscience qu’il avait affaire à un personnage singulier un soir d’avril 2005, lors de son passage dans le talk-show de Kurt Aeschbacher, un des animateurs télé les plus influents du pays et militant connu de la cause gay. Ce soir-là, la facette militante d’Ivan Ergić est apparue au grand jour. C’était une nécessité vitale. Il sortait d’une dépression. C’est pour briser ce tabou qui entoure cette maladie, particulièrement dans le football masculin, qu’il a affronté sa timidité pour se rendre sur le plateau d’Aeschbacher. L’occasion pour lui de pointer du doigt la responsabilité directe de l’industrie du football professionnel, soumise à la logique compétitive du capitalisme, dans les cas de dépression.
Celui qui aime citer Karl Marx comme “une de ses principales sources d’inspiration” dévoile au grand jour un engagement affûté et une critique structurelle du football moderne. Cas très rare pour un footballeur en activité. D’aucuns diront qu’Ivan a “de qui tenir”. Petit-fils d’un partisan yougoslave mort au front lors de la Seconde guerre mondiale et fils d’un marxiste “non dogmatique” – selon ses mots – Ivan Ergić est né en ex-Yougoslavie, en 1981 à Sibenik, aujourd’hui en Croatie. Alors qu’il est enfant, la Guerre des Balkans contraint sa famille émigrer en Australie, à Perth. Cette guerre jonchée de massacres ethniques a façonné le rejet viscéral qu’il éprouve aujourd’hui pour le nationalisme. Serbo-australien de nationalité, il a été élevé comme un Yougoslave par ses parents, et continue de se dire ex-yougoslave.
Face à la dépression du footballeur
C’est en Australie, sous les couleurs du Perth Glory, qu’il commence sa carrière professionnelle. Milieu de terrain axial, il se fait vite remarquer par certains grands clubs européens. Tout va très vite pour lui. Au bout d’une saison, il signe en 2000 à la Juventus Turin qui le prête peu après au FC Bâle, en Suisse. Il ne faut pas beaucoup de temps au club helvète pour débourser les 1,3 millions d’euros nécessaires pour acquérir définitivement le joueur. Sa carrière est sur une pente ascendante jusqu’en 2004 où son corps montre des premiers signes de fatigue. Certains croient alors à une mononucléose. Il s’agissait en réalité d’une profonde dépression.
Il reste quatre mois dans une clinique de Bâle et observe au plus près la cruauté du monde du football, où “il n’y a pas de place pour la vulnérabilité ou la faiblesse émotionnelle”. Un monde où les préjugés machistes mènent aussi aux raccourcis homophobes associant la dépression du footballeur à l’homosexualité. Peu de cas de dépression de footballeurs sont connus du public. Souvent, les joueurs qui en sont atteints intériorisent et camouflent le mal qui les touchent. Sebastian Deisler, ex-étoile montante du football allemand, a arrêté sa carrière à 27 ans en grande partie à cause de ce mal. Quand le gardien de but allemand Robert Enke s’est suicidé en novembre 2009, on a appris qu’il souffrait depuis de nombreuses années d’une dépression où l’angoisse de l’échec tenait une place importante.
Après sa convalescence, alors qu’on pouvait craindre pour la suite de sa carrière, il retrouve l’effectif du FC Bâle. Il est même nommé capitaine, une distinction à laquelle il renonce en 2006. A la même période, il intègre l’équipe nationale de Serbie avec qui il se rend au Mondial 2006, en Allemagne. Après 11 sélections, il demande en 2008 à ne plus être convoqué, dégoûté par l’ultranationalisme qui entourait l’équipe. Confronté à toutes ces contradictions, inhérentes au monde du football professionnel, Ivan Ergić s’accroche, à l’image de sa combativité sur le terrain. Alors que le FC Bâle semble être le cocon taillé à son épanouissement, il n’entre pas dans les plans du nouveau coach, Thorsten Fink. Le club se sépare de lui après huit saisons (272 matchs / 44 buts), quatre titres de champion et quatre coupes de Suisse. Il signe à Bursaspor où il gagne la Ligue turque. Il y finit sa carrière en 2011, à seulement 30 ans.
Dopé au freudo-marxisme de l’École de Francfort
Ivan Ergić a toujours été un homme “de gauche”. Il fréquente assez peu le milieu du football, hormis son grand ami Ljubo Milicevic rencontré en Australie. Mais sa vision du monde et du football s’est probablement durcie au moment de son entrée en clinique. C’est là qu’il établit un lien direct entre la pression du football professionnel et sa dépression. Peu après, il prendra d’ailleurs la décision forte de se passer d’agent.
Dès décembre 2008, il rédige ses premières chroniques dans le quotidien serbe Politika. Puis à partir de 2013, on retrouve sa plume sur le média en ligne croate, Lupiga, toujours influencé par Marx et Engels, mais aussi Adorno, Marcuse ou Fromm, représentants de l’École de Francfort et théoriciens associés au “freudo-marxisme”. La critique radicale du sport développée par une partie de ce courant transpire dans certaines interventions d’Ergić. “Le sport est présenté comme une source de bien-être et d’harmonie physique et spirituelle, or rien n’est plus éloigné de cela que la pratique sportive professionnelle. Les athlètes atteignent leurs limites physiques et mentales en prenant des anti-inflammatoires et des analgésiques pour soulager leurs douleurs et être prêts pour la prochaine bataille. Ils utilisent des antidépresseurs et une multitude de stimulants pour faire de même avec leur santé mentale. Tout cela, ajouté à cette mentalité compétitive inculquée depuis l’enfance et à la nécessité d’obtenir le succès comme seul moyen de donner un sens à la vie, créé un mélange explosif”, soutient-il.
Quique Peinado ajoute que, dans ses écrits, Ivan Ergić “s’attaque à la dépolitisation propre à la postmodernité et cherche à dynamiter les fondements philosophiques d’un monde aussi compétitif et capitaliste que celui du football.” L’ex-joueur du FC Bâle dénonce aussi le mensonge sur lequel repose le “rêve d’être footballeur”, semblable à celui de l’American dream. Un outil de propagande déguisé en conte de fée faisant miroiter aux classes les plus pauvres un accès pour fuir la misère, avec le nombre final dérisoire d’élus que nous connaissons. Au fil de ses chroniques, Ivan Ergić n’épargne pas le football moderne et ses nombreux travers. Sa critique prioritaire cible la compétitivité, que ce soit dans le monde du travail, dans celui du football ou dans l’éducation des enfants. Dans une interview publiée sur le site OpenDemocracy.net, il insistait: “L’industrie du sport est aujourd’hui un moyen de promouvoir socialement un capitalisme dominateur, en particulier grâce à l’idée que la concurrence produit les meilleurs résultats et tire le meilleur parti de l’humanité. Ce qui, je pense, est complètement faux.”
Aujourd’hui, en tant qu’auteur critique, Ivan Ergić a séduit et fidélisé un lectorat de plus en plus important. Avec ses chroniques ou interventions, il garde un pied dans le football tout en restant hors de ses mondanités toxiques. Il ne subit plus les contradictions trop lourdes à porter d’un sport qui, comme l’écrit Quique Peinado, lui a donné la vie mais qui a, aussi, bien failli la lui reprendre.

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