Le 17 août dernier, à Boudjam dans la région de Tinghir, des supporters ont profité d’un match amateur pour rendre hommage à la martyre Fadma Ouharfou, morte en 1976 dans les prisons du régime d’Hassan II. Leur action a une portée mémorielle importante, et met en lumière une figure trop méconnue de l’histoire de la gauche radicale marocaine et de la répression d’État dans les années 70.
L’art du tifo protestataire ne se cantonne pas aux métropoles du royaume. La petite commune rurale de Boudjam, située à plus de 2000 mètres d’altitude dans le Haut Atlas oriental, en est témoin. En terre berbère, dans cette région défavorisée qu’on associe souvent au “Maroc oublié”, les supporters du club sportif de Boudjam ont ainsi déployé un tifo à l’effigie de Fadma Ouharfou. A côté de son portrait, sur une banderole en arabe, on peut lire: « Une martyre dans la memoire Aït Hdiddou ».
Née dans les années 30 à Sountate, dans l’actuelle province de Midelt, cette femme amazigh est devenue un visage peu connu, mais très symbolique, de la répression politique dans le Maroc des années 1970, sous le règne d’Hassan II. Son père, Mouha Ouharfou, était un représentant politique de la gauche marocaine et une figure de la résistance à l’occupation française. Il a été arrêté dans le contexte de la vague répressive de 1973, condamné à mort par le tribunal militaire de Kénitra et exécuté en 1974.
Début mars 1973, l’Atlas a en effet été le théâtre d’une tentative de déclenchement d’une insurrection initiée par les guérilla clandestine du Tanzim, la branche armée de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP). L’objectif était de renverser le régime d’Hassan II, mais le projet a été écrasé, presque immédiatement, par les forces marocaines.
“Rappeler ses sacrifices et faire revivre son nom”
Fadma a été arrêtée en 1973, au domicile familial, en même temps que son frère et sa mère, dans le cadre de la répression qui suivit l’insurrection du Tanzim. Officiellement, les autorités la soupçonnaient d’avoir aidé des membres du groupe armé recherchés dans la région, notamment Saïd Oukhouya. “Elle a été torturée pendant huit jours dans un café qui porte le nom de Baro, à Bouzmou. Elle a ensuite été transférée à Corbis et Derb Moulay Cherif avant d’être placée au centre d’Agdez. C’est là-bas qu’elle a trouvé la mort, le 20 décembre 1976”, explique l’historien Lahcen Aït Lafqih. Fadma avait 52 ans.
Même si son cas a ensuite été reconnu dans le cadre du processus de « justice transitionnelle », les responsables individuels de sa mort n’ont jamais fait l’objet de poursuites. L’État a fini par intégrer l’histoire de Fadma Ouharfou au processus de réparation et le Conseil National des Droits de l’Homme a soutenu des projets de préservation de sa mémoire et a fait réhabiliter le cimetière d’Agdez où se trouve sa tombe. Mais pour sa famille et ses descendants, ça reste très insuffisant.
Suite à ce tifo, dans un message publié sur les réseaux sociaux, le petit-fils de Fadma a expliqué qu’il était temps de lui rendre “la place qu’elle mérite dans notre histoire, de rappeler ses sacrifices et de faire revivre son nom, dont la mémoire a été sciemment effacée. Son corps, retrouvé sous les tortures, constitue une preuve irréfutable que le sang des hommes libres ne se répand jamais en vain. Sa mémoire collective doit être honorée et demeurer une source de fierté pour les générations à venir.”
Article écrit avec Biriebi

Poster un Commentaire