Paolo Sollier: « Nous avons tenté d’utiliser notre notoriété pour donner au football une portée politique »

Interview de Paolo Sollier, ancien joueur de Pérouse avec qui il a découvert la Serie A, extraite du fanzine “Campi di Provincia”, édité par l’ASD Aurora Vanchiglia, un club antifasciste et antisexiste basé à Turin. 

Nous avons choisi d’interviewer Paolo Sollier, né en 1948, à la fois pour une question géographique – puisqu’il vient du même quartier que nous, ayant même joué en équipe première au Vanchiglia – mais aussi pour la vision politique qu’il a admirablement réussi à porter dans l’environnement hostile du football italien. Nous voulons nous inspirer de son activisme, fortement lié à sa carrière de footballeur durant les chaudes années 70, pour réaffirmer l’importance de re-politiser le sport. Pour nous, Sollier et son histoire seront un peu les épaules sur lesquelles on monte pour regarder plus loin. Nous ne voulons pas nous réfugier dans un passé glorieux mais plutôt apprendre des succès et des échecs de ceux qui sont déjà passés par là. Avec cette interview, nous renouvelons l’invitation que le joueur avait lancée dans une déclaration passée: “Aux jeunes de porter les idées, c’est à eux de prendre le monde en main. Moi, j’ai déjà donné.” Son activité politique a la même cohérence sur le terrain qu’en dehors, depuis son poing levé vers le public jusqu’à la formation d’un véritable syndicat de gauche, en passant par la rédaction de ses livres: Calci, sputi e colpi di testa – Riflessioni autobiografiche di un calciatore per caso (Gammalibri, 1976) et  Spogliatoio (Kaos Edizioni, 2008).

Aurora Vanchiglia – Ta carrière de footballeur a toujours été parallèle à ton action politique. Dans ton livre, tu racontes qu’il a été très difficile de continuer à être actif sur les deux fronts car on ne demandait au footballeur qu’une seule chose: la performance. Et tout ce qui était étranger au football était perçu par l’establishment et l’opinion publique comme une distraction. Peux-tu nous raconter comment tu as vécu cette situation et si, selon toi, ce fossé entre footballeurs et politique a augmenté ou diminué avec le temps?

J’ai commencé à travailler dans le social alors que j’étais encore à Turin, dans l’église de quartier, pour essayer d’améliorer la société et d’aider les plus faibles. À cette époque, un groupe essayait d’inclure davantage de personnes de la communauté, mais nous avons essuyé beaucoup d’échecs et peu de succès. Nous avons dû nous heurter au faible intérêt des gens. Nous n’avons pas eu de chance et, même si cela n’a pas débouché sur grand-chose, cela nous a servi, à moi et à mes amis, à accroître notre conscience politique. À partir du moment où je suis devenu footballeur professionnel, j’ai toujours continué à m’engager dans le militantisme, en essayant aussi de profiter de ma notoriété. Mais la politique, c’est autre chose et, malheureusement, je ne me souviens pas de victoires significatives sur ce front.

AV – Quelle était la pratique politique concrète? Comment avez-vous réussi à mettre en œuvre une forme de démocratie dans le vestiaire?

Je ne l’ai pas créée, j’y ai participé et ce fut un très beau moment. Alors qu’on disait que les footballeurs ne pouvaient s’occuper de rien d’autre que du ballon, nous avons réussi à créer un groupe qui voulait améliorer la situation de notre pays. Nous avons réussi à faire quelque chose, même si c’était peu. Le syndicat était très lié à la politique, mais la politique était mal vue dans le monde du football. Mais la plupart des footballeurs n’étaient pas intéressés pour participer. Et, évidemment, les dirigeants de la fédération et des clubs étaient les premiers à ne pas vouloir que les footballeurs s’engagent politiquement. Même si nous étions peu nombreux, nous avons tenté d’utiliser notre notoriété pour donner au football une portée politique. Nous croyions pouvoir changer cette société, porter à l’attention de l’opinion publique certaines revendications, compte tenu de l’exposition médiatique dont nous bénéficions. Comme je l’ai déjà dit, les défaites ont été plus nombreuses que les victoires, mais cela a quand même été un parcours important, étant donné que la plupart des footballeurs n’étaient généralement pas intéressés par un syndicat engagé à gauche comme le nôtre, et donc ne nous suivaient pas. Tout cela dans un environnement où l’on nous répétait le même refrain: “Vous êtes des footballeurs, vous touchez de l’argent pour jouer et vous voulez aussi donner des leçons aux autres?”. Peu à peu, même au sein de notre syndicat, certains ont voulu s’occuper exclusivement de questions liées au football, reléguant la politique au second plan. Il me semble qu’aujourd’hui on ne parle plus du tout de politique dans le football… On n’a plus entendu parler d’un groupe de footballeurs qui aurait tenté de porter des revendications.

AV – Le peu de succès de certaines initiatives était donc aussi structurel. Outre le désintérêt des footballeurs et de l’opinion publique, étiez-vous également entravés par une classe dirigeante et politique peu encline – voire carrément hostile – à ce type d’initiatives et, par conséquent, à votre vision du sport?

Oui, ils étaient évidemment contre nous car, selon eux, nous allions empiéter sur leurs privilèges. En revanche, notre objectif était d’améliorer la situation politique et sociale tout en essayant d’inclure les couches les plus fragiles de la communauté. Malheureusement, le monde du football a toujours cherché à éviter de s’immiscer dans des questions politiques ou de critique sociale. Presque tous les protagonistes de l’époque étaient plus portés sur leur intérêt personnel que sur l’oppression vécue par le reste de la société. Même si nous nous réunissions entre nous avec le syndicat, nos initiatives n’ont jamais vraiment été suivies. Et d’ailleurs, aux réunions du syndicat, il y avait au maximum 2 ou 3 joueurs de la même équipe.

AV – As-tu un souvenir ou une anecdote sur la promotion en Serie A avec Pérouse?

Aucune anecdote particulière. Ce qui était beau, c’est qu’en début de championnat Pérouse était considérée comme une équipe de bas de tableau, devant lutter pour le maintien, contrairement à d’autres clubs avec de grands noms dans leur effectif. Pourtant, nous avons réussi tous ensemble une grande saison. Et nous l’avons fait grâce à un groupe très soudé. Cela fonctionnait bien parce que chacun de nous prenait soin des autres coéquipiers, sur le terrain mais aussi dans l’activité politique. C’était quelque chose qui nous faisait du bien car nous étions nombreux à croire que nous pouvions changer les choses à travers la pratique syndicale. Cette union nous a menés à obtenir ce bon résultat sur le terrain, en revanche ça n’a pas vraiment porté ses fruits au niveau politique. En tout cas, ça a été une belle histoire.

AV – Avez-vous réussi à obtenir des résultats sur le plan symbolique, comme par exemple la Démocratie Corinthiane de Sócrates au début des années 1980 au Brésil?

Malheureusement non, nous n’avons pas été capables d’obtenir de résultat significatif par le biais du syndicat, et beaucoup de coéquipiers se sont peu à peu éloignés de l’engagement politique.

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