On a coutume d’entendre de la bouche des joueurs que représenter l’équipe nationale est le summum d’une carrière. Mais en Espagne, les sentiments indépendantistes au Pays Basque, en Catalogne ou en Galice, n’épargnent pas le football. Ainsi, quelques joueurs ont marqué les esprits en refusant de porter le maillot de la sélection espagnole.
Il y a le cas Iñigo Martínez. Le défenseur central passé l’Athletic Bilbao, la Real Sociedad et le Barça, est suspecté de plusieurs forfaits “diplomatiques” ces dernières saisons. Celui qui compte 21 capes avec la Roja s’est fait porter pâle pour le 1/4 de finale de la Ligue des nations 2025 face aux Pays-Bas. Ce sont des choses qui arrivent, mais le joueur originaire d’Ondarroa au Pays Basque est coutumier du fait. Le premier épisode controversé remonte à 2018. Après avoir invoqué une blessure pour esquiver une convocation avec la sélection espagnole, il dispute un match amical avec la sélection basque, face au Venezuela. Pour éteindre la polémique, Iñigo Martínez parlera d’un “malentendu” entre les services médicaux de l’Athletic et ceux de la fédération. Sur ces réseaux sociaux, le joueur s’était fendu d’un message de clarification: “Que personne n’en doute: depuis toujours, mon engagement envers la sélection espagnole est total, et je travaillerai au maximum pour être présent lors des prochaines convocations.”
Certains y ont vu une façon détournée de se mettre en retrait de l’équipe nationale. D’autant qu’au moment de l’Euro disputé en 2021, Iñigo Martínez a réitéré, informant le sélectionneur Luis Enrique de son souhait de ne pas être appelé dans le groupe du fait de difficultés psychologiques. “On arrive à l’entraînement sans prendre le plaisir que le football est censé procurer. Il faut savoir dire stop, reconnaître qu’on est arrivé au bout et qu’il est temps de s’arrêter.” Dans un contexte où la santé mentale des sportifs et sportives de haut niveau reste un sujet tabou, il avait reçu de nombreuses marques de soutien. Son retour en équipe d’Espagne en juin 2022 sera entouré d’une nouvelle polémique où il a été accusé de “détester l’Espagne” après avoir replié la manche de son maillot pour camoufler le drapeau espagnol qui y figurait. Iñigo Martínez n’a pour autant jamais formulé de refus franc de porter le maillot de l’Espagne, ce qui le distingue des positions fortes prises par certains joueurs.
Inaxio Kortabarria, l’éclaireur
Comme souvent dans ce genre d’histoire, il y a un pionnier. Un joueur qui a franchi, le premier, le pas du refus, et désacralisé la tunique nationale. Celui qui endosse ce rôle est Inaxio Kortabarria, légende de la Real Sociedad. Ce véritable enfant du club y effectuera l’intégralité de sa carrière et sera une pièce-maîtresse de ses années dorées, entre 80 et 83. Natif de Mondragón dans le Gipuzkoa, Kortabarria était le capitaine des Txuri-Urdin lors du fameux derby de la ikuriña, le 5 décembre 1976 au stade Atotxa de Saint-Sébastien. On le voit sur la célèbre photo, porter le drapeau basque avec “Txopo” Iribar, capitaine de l’Athletic, et Joxean De la Hoz. Inaxio Kortabarria est connu pour sa sympathie pour le mouvement abertzale en général et son amitié pour Txomin Iturbe, membre d’ETA lui aussi originaire de Mondragón. En 1977, il est donc devenu le premier footballeur à refuser de porter le maillot de la sélection espagnole pour des raisons politiques. Kortabarria, qui avait déjà été sélectionné à quatre reprises, était un premier choix pour le sélectionneur Laszlo Kubala. La Fédération espagnole (RFEF) a été contrainte de se passer d’un des tous meilleurs défenseurs centraux de la péninsule, à un an du Mondial argentin de 78. En toute logique, on retrouvera Kortabarria au sein de la sélection basque en 1979, dont il portera les couleurs à deux reprises.
Oleguer, le militant d’extrême gauche
Un autre joueur a marqué les esprits par son refus répété de porter les couleurs de l’Espagne: Oleguer Presas. Pur produit de La Masia, il a porté le maillot du Barça de 2001 à 2008. Il s’est expliqué à maintes reprises sur ce refus, motivé par un rejet de l’identité nationale espagnole. Né à Sabadell en banlieue de Barcelone, Oleguer n’a jamais caché son engagement antifasciste et indépendantiste catalan. Il a notamment figuré sur les listes de la CUP en 2015. Fin, il se rend pourtant à une convocation avec la sélection espagnole, alors dirigée par Luis Aragonés à qui il avait fait part de son souhait de ne pas rejoindre la Roja. “Si l’on ne possède pas l’implication ou le sentiment d’appartenance nécessaires, il vaut mieux que d’autres soient sélectionnés. C’est ce que me dictait ma conscience.” Malgré ses réticences, il aurait cédé aux pressions de la RFEF l’obligeant à répondre à la convocation, sous la menace d’une amende ou d’une suspension. Il ne sera jamais rappelé après cet épisode. “C’est aberrant qu’on puisse vous sanctionner parce que vous refusez de rejoindre la sélection. Je me suis rendu à ce rassemblement parce qu’on m’y a forcé. Ils savaient parfaitement que je ne voulais pas être là”, confiera-t-il des années plus tard au média La Soltana. Oleguer est probablement le footballeur qui a justifié avec le plus de radicalité politique son refus de jouer pour l’équipe nationale, comme le montre son interview accordée au magazine Panenka en 2018: “Je ne me sentais pas investi de l’engagement nécessaire pour représenter une sélection nationale qui ne me représente en aucune manière. Bien au contraire, elle m’inspire du rejet et de l’aversion en raison de ce qu’elle représente.” Ces dernières années, il a également apporté son appui à une proposition de loi visant à supprimer l’obligation de représenter la sélection espagnole dans l’ensemble des disciplines sportives.
Nacho, “pas intéressé”
José Ignacio Fernández Palacios, dit Nacho, a été formé au Celta Vigo avant de rejoindre la Compostela en 1992, où ses performances avaient attiré l’attention du sélectionneur Javier Clemente qui pensait avoir trouvé le joueur qui pouvait mettre fin à son casse-tête au poste de latéral gauche. Il apparaissait à ses yeux comme le remplaçant idéal de Sergi Barjuán en vue de l’Euro 1996 en Angleterre. Mais Nacho fera une entorse à la règle tacite qui veut que le rêve de tout footballeur soit de porter le maillot de son pays. Problème, le joueur originaire de Lugo ne s’identifie pas pour un sou à la sélection espagnole. Il déclinera l’invitation, expliquant ne pas être intéressé. Il s’était exprimé très clairement dans une interview accordée au magazine TGV: “Je pense qu’il y a, dans cet État espagnol, des joueurs qui peuvent très bien représenter la sélection et qui s’y identifient, ce qui me paraît parfaitement normal. Pour ma part, ce n’est pas mon ambition. Je préfère rester ainsi, je m’y sens plus à l’aise.” Javier Clemente l’aurait contacté par téléphone afin d’essayer de le convaincre. La loi sur le sport en vigueur en Espagne prévoyait d’importantes sanctions pour les sportifs refusant d’honorer une convocation en sélection nationale. Mais le sélectionneur avait finalement accepté la décision de ce footballeur atypique, connu pour sa participation aux manifestations syndicales et pour parler galicien avec ses coéquipiers. Nacho réalisera un des ses rêves en 2005: défendre les couleurs de la Galice. Pourtant retraité des terrains depuis quatre ans, il n’aurait manqué pour rien au monde le premier match officiel de la sélection galicienne, dans ce fameux stade de San Lázaro qui ne l’avait pas oublié.

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