Quelques jours après le refus de Mbappé, Vinícius et Konaté d’arbore le message de soutien à la population de Ceuta, les ultras du Fondo Sur de l’Atlético ont déployé une banderole glorifiant l’hispanité de l’enclave située sur le sol marocain. Une position qui s’inscrit dans la longue tradition d’ultra-nationalisme de cette tribune et de sa principale composante, le Frente Atlético.
Le 20 septembre dernier, à la 14e minute du derby madrilène entre l’Atlético et le Real, le Fondo Sur a déployé une banderole proclamant “Ceuta es España, ni se arruga ni se tapa” (“Ceuta est espagnole, elle ne recule pas et ne se cache pas”), non sans se laisser aller à des saluts nazis pour parfaire leur démonstration patriotique. Plusieurs médias ont présenté cette initiative comme une réponse au geste des trois joueurs du Real Madrid. Mais l’ancrage de la tribune à l’extrême droite est suffisamment ancien et documenté pour ne pas être réduit à la polémique du moment. Cette histoire politique est celle du Frente Atlético, longtemps considéré comme le groupe le plus dangereux d’Espagne.
Avec une telle réputation, le Frente Atlético a logiquement développé des rivalités avec les tribunes antifascistes de la péninsule, en particulier avec les Bukaneros 92 du Rayo Vallecano, les Biris Norte du FC Séville et les Riazor Blues du Deportivo La Corogne. Mais en matière de rivalités, le groupe ultra ne fait pas vraiment de distinctions politiques, en témoigne l’hostilité envers les Ultras Sur du Real Madrid. Il a moins d’amis que d’ennemis. Il entretient sa principale amitié en interne au football espagnol avec l’Ultra Boys de Gijón. Il a tissé ses liens les plus forts avec les ultras polonais du Ruch Chorzów, dont le groupe hooligan des Psycho Fans.
Après s’être furtivement appelé “Brigatta Rossiblanca” (“Brigade Rouge et blanche”), le groupe a adopté son nom actuel en 1982. C’est le très franquiste Vicente Calderón, alors président du club, qui pousse les fondateurs à prendre un nom espagnol, et peut-être moins proche de celui des Brigades Rouges communistes. Une partie de ses membres les plus importants venaient du Frente de la Juventud, une organisation falangiste. Le Frente Atlético va dès lors bénéficier de l’appui sans faille de la direction du club. Son implantation a été facilitée par une aide financière et la mise à disposition d’un local dans le stade pour entreposer son matériel. Cette connivence s’est poursuivie sous le mandat du mafieux Jesus Gil, arrivé à la tête du club en 1987.
C’est vers l’année 1990, lors d’un match au Vicente-Calderón contre le club roumain de la Politehnica Timișoara, que le moment charnière où le groupe s’est transformé en un chœur qui a chanté pendant toute la rencontre. Avec tout ce que cela peut comporter de positif comme de négatif.
Dès le début, des relations ont existé avec les dirigeants du club, même si elles ont connu des hauts et des bas, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Quelques épisodes liés à Jesús Gil, président emblématique des années 1990, suffisent à comprendre que cette relation pouvait être faite d’amour comme de haine. Ce fut incontestablement le cas. L’époque n’a peut-être pas atteint les sommets de violence des années précédentes, mais le problème était considérable dans toute l’Espagne. Pire encore, le niveau de violence était tellement constant que seules les après-midi les plus débridées attiraient l’attention. Quelques briquets jetés sur la pelouse — ce qui paraît aujourd’hui raisonnablement scandaleux — pouvaient alors être le symbole d’une après-midi paisible.
Grâce à ce soutien, le Frente Atlético a pu poser son empreinte sur l’ensemble de la tribune, cultivant une esthétique néo-nazie et une réputation d’ultraviolence. Des membres du groupe seront directement impliqués dans le meurtre d’Aitor Zabaleta, un supporter de la Real Sociedad, poignardé près du Stade Vicente-Calderón le 8 décembre 1998. Ricardo Guerra, le meurtrier condamné à 17 ans de prison, était membre du Bastión, une section du Frente Atlético. Et en 2014, c’est Francisco Javier Romero Taboada, dit Jimmy, des Riazor Blues de La Corogne, qui a été tué après une embuscade tendue par des membres du Frente. Le journal El País l’évaluait à environ 2 500 membres, dont un noyau dur lié à la mouvance néo-nazie internationale Blood and Honour.
Après cette nouvelle mort, la direction du club a décidé d’expulser le groupe du Stade Vicente-Calderón, à l’image, comme le Barça avec les Boixos Nois, et le Real Madrid avec les Ultras Sur. Le 2 décembre 2014, l’Atlético de Madrid a annoncé retirer au Frente Atlético son statut de “peña oficial” et rompre toute relation. Ce à quoi le groupe avait répondu qu’il n’était plus une peña officielle “depuis au moins vingt ans”, mais bien un collectif et qu’il ne pouvait être expulsé en tant que tel. Ce flou juridique profite au Frente Atlético. Sa bâche a disparu des tribunes, mais il est bien là. Il possède toujours un site Internet et commercialise des produits dérivés. En 2017, le Frente a participé à la campagne pour réclamer et obtenir le retour de l’ancien écusson du club.
Son influence persiste et s’est manifesté dans une série d’incidents plus récents. Quatre membres du Frente Atlético ont été condamnés pour avoir suspendu, en janvier 2023, une effigie de Vinícius à un pont, accompagnée d’une banderole “Madrid odia al Real”. Plus tard, ce sont des cris de singe venus du bas du Fondo Sur qui ont ciblé Nico Williams. En 2024, LaLiga a engagé des démarches judiciaires pour obtenir la dissolution et “l’illégalisation” du Frente Atlético, s’appuyant sur un dossier de 142 incidents attribués au groupe entre 2015 et 2023. La procédure semble s’être enlisée, mais ça n’a pas empêché l’Atlético d’être sanctionné par les instances espagnoles et par l’UEFA, pour le racisme répété de ses supporters, entre autre.
Sa réalité numérique actuelle est difficile à définir. “Aujourd’hui, il s’agit d’un virage plus ou moins hétérogène, plus bruyant que le reste du stade, auquel se mêlent quelques éléments radicaux: 60, 100 ou 200”, selon le média Relevo, qui ne prend pas ce caractère minoritaire à la légère. “C’est une minorité, certes, mais une minorité importante, car cette violence fait également partie de la définition du groupe. Il s’agit, quoi qu’il en soit, de quelque chose de très différent de ce qu’il était à ses débuts.”
Il y a quelques mois encore, lors du 1/4 de finale aller de Ligue des Champions face au FC Barcelone, les supporters des Colchoneros se sont fait épingler pour des chants islamophobes “Musulman el que no bote” (“Qui ne saute pas est musulman”). La banderole pour Ceuta est dans la continuité de ce tableau et des lubies des extrêmes droites européennes sur la “submersion migratoire” et autre “grand remplacement”. Pour rappel, sur l’essentiel des 72 000 migrants qui ont passé la frontière à la nage – au prix d’un bilan humain dramatique de 141 morts selon l’organisme Caminando Fronteras, la plupart noyés – seuls quelques centaines seraient restés dans l’enclave. Mais quand l’extrême droite et ses alliés tiennent un os dans leur mâchoire, ils ne le relâchent pas si facilement.

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