Indonésie: L’Underground City Series fait étape à Bandung

(Photo ©Piyat)

Le 26 juillet dernier, l’Underground City Series s’est arrêté dans la ville de Bandung, à Java-Ouest. L’occasion pour le FC Rainfall, organisateur de l’événement, d’y retrouver ses amis du Riverside Forest. Ramadhan Sigih Pratama nous présente cette rencontre itinérante de football où l’objectif est ailleurs que dans le résultat.

Une ville ne se laisse jamais véritablement comprendre à travers la seule consultation de Google Maps sur l’écran d’un téléphone. Il faut aller à sa rencontre, y poser les pieds, franchir ses limites à bord d’un véhicule, partager des conversations chaleureuses dans les échoppes des faubourgs, ou encore vivre ces rencontres humaines qui naissent spontanément dans un stade de football. Des individus qui ne se connaissaient pas auparavant, mais qui semblent pourtant habités par les mêmes préoccupations, au point que toutes les barrières s’effacent.

Une ville est le fruit d’expériences vécues. Elle n’est pas un simple réceptacle où s’élèvent des bâtiments et s’étendent des rubans d’asphalte. Elle est avant tout un espace concret de rencontre, où se croisent des groupes humains aux origines, aux intérêts et aux identités multiples. Plus encore, la ville est le lieu où se construisent les solidarités, où se surmontent les conflits et où se forge la culture.

(Photo ©Riverside Forest)

C’est sans doute cette conviction qui a conduit le FC Rainfall à mettre en œuvre son programme de l’Underground City Series, une initiative menée conjointement avec les Deer Troops, ses supporters. Son principe consiste à disputer des matchs à l’extérieur en parcourant différentes villes d’Indonésie, non pas seulement pour jouer au football, mais pour tisser des liens entre des collectifs de supporters. Ces matchs sont conçus comme une expression de leur rejet de la fédération indonésienne de football. Le FC Rainfall entend ainsi proposer une véritable alternative – une antithèse – au football organisé sous l’autorité fédérale.

“Ce que l’on rapporte, ce sont les rencontres faites en chemin”

Il n’y a, dans ces rencontres, rien de plus extraordinaire que dans un match du championnat indonésien ou même qu’à la Coupe du monde. Le format demeure identique: onze contre onze, des supporters qui chantent et dansent dans les tribunes tout au long de la rencontre, un ballon disputé par deux équipes et un stade qui devient le point de convergence d’hommes et de femmes venus d’horizons très différents.

La différence réside ailleurs. Ici, toute forme de rivalité toxique, susceptible de dégénérer en affrontements, est proscrite. Dans chaque tribune, chacun est libre d’exprimer sa propre identité et sa manière de soutenir son équipe. Au sein de cette scène alternative, la liberté constitue une valeur cardinale, à la seule condition qu’elle ne porte préjudice à autrui et, plus encore, qu’elle ne serve jamais à opprimer les minorités.

L’Underground City Series s’est déjà tenu à plusieurs reprises. Bandung n’est pas la première ville où les “Cerfs” ont fait étape. Avant cela, le FC Rainfall avait déjà disputé des matchs à Purbalingga et à Yogyakarta. Le 26 juillet dernier, le club s’est donc rendu à Bandung pour y affronter Riverside Forest au stade Sidolig. Ce club alternatif de la ville est aujourd’hui engagé en Liga 4 indonésienne.

À ce stade, une question s’impose peut-être: jusqu’à quand ce football alternatif parviendra-t-il à préserver une rivalité saine? Une interrogation parfaitement légitime, tant il est vrai que certains débordements semblent inhérents au football. Les groupes de supporters ne se privent pas de se lancer des chants hostiles ou des quolibets destinés à provoquer le camp adverse. Pourtant, ces joutes verbales ne sauraient justifier que quiconque en vienne à nourrir du ressentiment, encore moins à recourir à la violence.

J’ai plutôt le sentiment que la plupart des groupes engagés dans cette scène ont déjà développé une conscience collective suffisamment solide pour rejeter toute forme de rivalité aveugle, celle qui finit inévitablement par engendrer les larmes. Les moqueries les plus anodines ne sont, au fond, qu’un prétexte pour rire encore plus fort et resserrer les liens.

(Photo ©Riverside Forest)

Dans chacun de ces matchs, le résultat final n’est pas quelque chose que l’on cherche à obtenir par des moyens déloyaux, ni au prix de l’intégrité physique de l’adversaire. Ce que l’on rapporte de ces déplacements, ce n’est ni un trophée, ni les trois points qui permettent de conserver la première place d’un championnat. Ce que l’on rapporte, ce sont les histoires des villes traversées, les rencontres faites en chemin et une solidarité qui ne cesse de grandir au rythme des chants et des sauts qui animent les tribunes et résonnent jusque sur la pelouse.

Ce soir-là, sous la lumière du crépuscule, Sidolig était le théâtre d’une résistance. Le stade semblait habité d’un souffle nouveau. D’ordinaire, il sert de terrain d’entraînement à l’un des clubs de Bandung engagés dans le championnat professionnel indonésien. Mais là, il n’a pas seulement été un espace consacré à la pratique du football: il s’est transformé aussi en un terrain d’apprentissage pour les Deer Troops et les Birds Death Brigade qui s’y sont retrouvés pour préparer ensemble la reconquête de leur droit à l’espace public. Un droit que les détenteurs du pouvoir confisquent, peu à peu, au moyen de leurs mécanismes hégémoniques.

“Chanter ensemble plutôt que de réduire les autres au silence”

L’un des aspects les plus remarquables de l’Underground City Series, c’est que les groupes de supporters des deux clubs peuvent prendre place côte à côte dans une même tribune, sans que cela ne dégénère en affrontements. Ce qui s’y produit, au contraire, c’est la chaleur d’une rencontre née spontanément dans l’enceinte du stade. Plus saisissante encore est cette image de supporters arborant les couleurs du club adverse. Dans les tribunes, on ne se contente pas de chanter et de sauter pour soutenir son équipe : chacun se fond dans la foule, sans plus s’arrêter à l’identité ou à l’origine de celles et ceux qui l’entourent.

A Sidolig, la communion entre les Deer Troops et les Birds Death Brigade n’avait rien à envier aux grands événements sportifs organisés par la fédération. Peu à peu, les supporters ont rempli les tribunes, jusqu’à en occuper presque chaque recoin. D’innombrables drapeaux et banderoles recouvraient les grilles: certains proclamaient leur soutien aux clubs, d’autres exprimaient leur solidarité avec les luttes agraires, d’autres encore dénonçaient la fédération indonésienne de football, voire les instances dirigeantes du football mondial.

(Photo ©Piyat)

C’est un match célébrant le football qui a eu lieu. Mais, dans le même mouvement, cette rencontre a aussi pris la forme d’un apprentissage collectif pour des dizaines d’hommes et de femmes, réunis en vue de réinvestir cet espace public qui leur appartient. Chaque match de football est aussi un exercice de réappropriation de la ville. L’Underground City Series ne réduit pas le football au fait de se déplacer dans une autre ville, d’entrer sur le terrain ou de prendre place dans les tribunes, et d’attendre que le ballon roule jusqu’au fond des filets, puis rentrer une fois le match terminé. C’est bien plus que cela: c’est une manière de lire la ville. Car une ville se construit à travers les femmes et les hommes qui la parcourent, les foules qui s’y rassemblent, les chants qui se répondent dans les tribunes, et ces espaces que l’on réinvestit, le temps d’une rencontre.

Parce que les tribunes sont un lieu de rencontre, elles n’ont pas vocation à uniformiser celles et ceux qui les occupent. Le stade est un espace où chacun doit pouvoir trouver sa place, quelle que soit son origine, son parcours ou son milieu.

Dans cet élan du football alternatif, personne n’exige des autres qu’ils partagent les mêmes convictions politiques. Car le Punk Football, tel qu’ils le conçoivent, repose sur une idée simple : chacun est libre de choisir sa propre voie et ses propres convictions. La différence fait partie intégrante de cette liberté, tant qu’elle ne se transforme ni en discrimination, ni en intimidation, ni en corruption, ni en marchandisation du football, ni, plus encore, en violence portant atteinte à la dignité humaine.

Dans le football alternatif, il y a toujours une place pour se tenir côte à côte, sans considération d’origine ou d’appartenance. Le FC Rainfall choisit de chanter ensemble plutôt que de réduire les autres au silence. Il choisit l’égalité plutôt que la domination, et la solidarité plutôt que le fanatisme aveugle. Il n’y a pas de place pour instrumentaliser les convictions politiques afin de propager la haine ou d’opprimer des groupes minoritaires et vulnérables. Car aucune idéologie n’a plus de valeur que la dignité humaine.

No Violence. No Discrimination. No Intimidation. No Corruption. No Commercialization. Football For Everyone. Football Friendship Forever. Usir para Jagoan.

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