La Chine du football espère son « grand bond en avant »

(©Zhizhao Wu/Getty Images)

Malgré les investissements et les réformes, le football chinois reste en quête de stabilité et de résultats. Comment expliquer l’écart entre la réussite économique du pays et son échec footballistique ? Dans le prolongement de son “socialisme de marché”, Pékin cherche à bâtir un football “à caractéristiques chinoises”.

Le 4 juin 2010, la Chine battait l’équipe de France de Raymond Domenech en amical (1-0). Au-delà de l’aspect annonciateur du fiasco qui s’en est suivi pour les Bleus, cette victoire est le dernier fait d’arme de la sélection masculine chinoise. En effet, depuis, plus rien : 1,4 milliard d’habitants pour une seule qualification en Coupe du Monde en 2002 (3 défaites, 0 buts marqués). Pourtant, la Chine est considérée comme un des berceaux du football. Entre 255 et 205 av. JC, elle a vu naître le Ts’u Chü (足球, littéralement “pied-ballon”), reconnu par la FIFA comme un des ancêtres du sport roi.

Mais aujourd’hui le football chinois est insignifiant sur la scène internationale, et son championnat, la Chinese Super League (CSL) n’attire plus les Didier Drogba, Nicolas Anelka, Oscar, Hulk et autres Carlos Tevez d’antan. Depuis 2009, la Chine multiplie les plans et réformes pour devenir une superpuissance du football mondial. Il faut l’avouer, avec peu de succès. Alors pourquoi un pays qui a connu des réussites spectaculaires dans plusieurs secteurs stratégiques se casse-t-il les dents sur son football ?

Anatomie d’un naufrage

Depuis sa prise de fonction en 2012, Xi Jinping a fait du “Rêve chinois” un des piliers de sa rhétorique. L’industrie du football devait y jouer un rôle central. Le « Programme de réforme et de développement du football” adopté en 2015 fixait un objectif clair: “accroître de manière significative la compétitivité internationale de l’équipe nationale masculine”. Le Parti Communiste chinois (PCC) y voyait une “occasion sans précédent” de faire du football un objet de fierté patriotique et une vitrine de son capitalisme d’État hybride.

Pour se faire bien voir, et se rapprocher du pouvoir, les financiers suivent cette impulsion et investissent massivement. Ainsi, entre 2015 et 2017, la CSL cumule 1,12 milliards de dollars d’achats de joueurs. Des stars arrivent en Chine et le Guangzhou Evergrande sera même sacré double vainqueur de la Ligue des Champions asiatique. Cette période faste sera de courte durée. Guangzhou a été exclu par la Fédération Chinoise de Football (CFA) en janvier 2025, en raison de la dette colossale contractée par l’ancien propriétaire du club, le groupe immobilier Evergrande Real Estate. Cette exclusion est le symbole d’un football qui n’a pas fini de payer les pots cassés de son train de vie dispendieux des années 2010.

Avec une planification basée sur la recherche de résultats rapides et le recours intensif aux capitaux privés, le marché du football chinois s’est débridé. Ce modèle mortifère aura pour conséquence l’effondrement du championnat en quelques années. Les clubs sont devenus des gouffres financiers et la crise du Covid n’aura plus qu’à achever le travail. Près de quarante clubs professionnels ont cessé leur activité depuis 2021. La corruption aura aussi longtemps gangrené la scène nationale, entraînant le désintérêt du public pour le championnat local, au profit des très populaires championnats européens. Si cet échec est ultra-violent pour la Chine, qui aura beaucoup investi dans le football, il est aussi très surprenant. Depuis la prise de fonction de Xi, le pays a rattrapé son retard dans de nombreux domaines : éolien, ferroviaire, universitaire… Le chantier du foot s’est avéré plus compliqué que prévu.

Le renouveau : nouvelle stratégie, nouvelles ambitions

Suite aux déconvenues post-covid, le PCC a fait son auto-critique (comme diraient les maoïstes) et pris la décision de rationaliser son approche du football. Avec le grand plan de développement pour le football de 2021, une stratégie plus patiente et mesurée a été adoptée. Cela s’ajoute aux mesures de régulation déjà appliquées avant 2020 : un salary cap et un luxury cap exigeant que tout club dépensant plus de 6 millions de dollars doive payer une taxe de 100%, réinjectée dans le développement du football national. Des politiques anti-corruption sévères ont été mises en place ainsi qu’une surveillance accrue des finances et de la solvabilité des clubs.

Des supporters lors d’un match de Suchao à Xuzhou, dans la province de Jiangsu. (©VCG)

Pour éviter de reproduire les erreurs du début des années 2000, le PCC se positionne à l’inverse des pays du Golfe et de leur folie des grandeurs. Sa planification s’inscrit sur le long-terme avec la construction de centres de formation régionaux et nationaux. Elle renforce les politiques anti-corruption et souhaite faire de 18 villes chinoises des “football cities”, subventionnées par le Parti pour avoir un terrain pour 10 000 habitants. De plus, le football féminin est devenu une préoccupation importante du pouvoir. Depuis 2021, chaque club de CSL doit avoir une branche féminine. Les première et deuxième divisions féminines sont professionnelles et la sélection féminine reste une référence, avec 9 victoires en coupe d’Asie, et même une finale de Coupe du Monde, en 1999.

Enfin ce lent renouveau vient aussi d’en-bas, avec une nouvelle compétition locale amateur : le tournoi Suchao qui fait s’affronter des joueurs venus de 13 villes de la province de Jiangsu, pendant 7 mois et pour un total de 91 matchs ! Organisé par les autorités locales, ce tournoi jouit d’une popularité extrême, loin des démons persistants de la corruption et de la triche du football professionnel. Le ticket coûte 20 yuans (2,50 euros) et la finale a accueilli 62 000 fans au stade et 2,2 milliards de vues en ligne ! D’autres provinces commencent à répliquer le format. C’est d’autant plus étonnant que le Suchao – même si quatre de ses joueurs ont été convoqués en équipe nationale U19 – ne compte aucune vedette. Le Suchao agit comme une antithèse de ce football chinois hyper-spéculatif des années 2010. Mais il n’en fallait pas tant pour attirer les grandes marques, comme la plateforme de commerce en ligne JD.com, qui y voient une opportunité publicitaire.

Vers un futur radieux ?

Le recours aux politiques publiques et à la planification centralisée a fait du pays une locomotive du sport olympique, terminant 2e au tableau des médailles de Paris 2024, la transposition de la recette au football attend encore de porter ses fruits. Sa stratégie programmatique semble commencer à être récompensée avec déjà deux finales de Coupe d’Asie disputées cette année en U17 et U23, toutes deux perdues contre le Japon. Les prochaines années devront être celles de la confirmation pour ces nouvelles générations prometteuses.

Aussi, les mesures anti-corruption et l’émergence de ces jeunes talents coïncident avec un engouement renouvelé pour la CSL. À Pékin, le Stade des Ouvriers accueille en moyenne 49 500 spectateurs, à Dalian ce chiffre dépasse les 60 000, et la moyenne nationale oscille entre 19 000 à 30 000. La Coupe d’Asie 2027 en Arabie Saoudite, sera un test permettant de confirmer ou non ce rebond auprès du grand public.
Le football “à caractéristiques chinoises” est-il en position d’espérer un futur radieux ? En 2011, Xi Jinping avait formulé les Trois Vœux de son “Football Dream”: se qualifier en Coupe du Monde, l’accueillir, et la gagner. Le tout avant 2049, date centenaire du Parti. C’est raté pour 2026. Mais certains imaginent que c’est la dernière Coupe du Monde qui ne sera pas “à caractéristiques chinoises”.

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