Récent lauréat du prix Blondin avec son livre Footboys, Mathieu Tulissi Gabard jette un regard acéré sur les centres de formation et plus particulièrement sur les internats. Il prend à contre-pied ce système sélectif, où tout est fait pour camoufler ses fragilités. Aucun rêve de carrière ne justifie qu’on sacrifie l’épanouissement et la santé psychique de jeunes footballeurs.
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Quel lien tu fais entre tes différents travaux littéraires, notamment sur la cause des sans-papiers emprisonnés dans les Centres de Rétention Administrative?
Je travaille depuis pas mal de temps à partir d’interviews, de rencontres, dans un esprit documentaire, d’abord autour d’injustices sociales comme pour mon travail sur les CRA où sont séquestrées et torturées des personnes noires et arabes sans-papiers, femmes, hommes et enfants, après avoir été enlevées par la police, donc l’État français. Footboys s’inscrit dans la continuité logique de ce travail d’écriture-documentaire. Après avoir écrit sur des aspects qui ne concernaient pas immédiatement ma vie, Footboys c’est ce travail documentaire appliqué à mon expérience personnelle. Les centres de rétention et les centres de formation, ce n’est pas du tout le même niveau de violence mais, sans faire des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être, ce sont des situations d’enfermement sur des corps minorisés.
On retrouve aussi dans Footboys cette faculté à donner ou à porter la parole des autres.
Ça fait bien une vingtaine d’années, depuis l’âge de 20 ans, que je voulais écrire sur le foot. C’était trop important pour moi, mais je n’arrivais pas à trouver l’entrée. Au début de l’écriture de ce livre, je m’étais dit que j’allais raconter mon histoire. Puis il est devenu collectif, en auscultant mes souvenirs, je me suis rendu compte que ce n’était pas possible qu’il n’y ait que moi. Ce qu’avait vécu certains de mes collègues était quelque part bien plus trash en terme de violence. Je me suis dit que la pluralité de voix et la confrontation des souvenirs étaient indispensables pour porter une critique collective de ces lieux.
Tu as pris une décision lourde à l’âge de 16 ans. Comment tu as géré ça, notamment avec ta famille?
Mes parents m’ont soutenu dans ma décision. Ma mère était très contente que j’arrête. Mon père ne l’a pas dit, mais ça a été compliqué pour lui. Mais il m’a soutenu, avec dignité. C’était un peu compliqué de communiquer. J’ai pas trop su en parler, ni dire pourquoi je voulais partir. J’ai juste dit que j’étais dégoûté, que c’était le service militaire. Ça a été très difficile pour moi. Ça n’a pas du tout soigné les traumas. Ça ne paraît rien mais j’ai passé un an dans un endroit où je ne me sentais pas bien. Diverses choses me sont arrivées, de l’humiliation initiale aux menaces, chantages et rabaissements de l’entraîneur et du directeur du centre de formation, en passant par divers degrés d’agressions entre collègues. Je l’ai nommé comme ça après l’écriture du livre, mais la scène du gars qui rentre dans notre chambre en se masturbant, en fait c’est une agression sexuelle quoi. Je l’ai capté tardivement, lors d’une interview. Plein de trucs ont été très violents pour moi. Je n’ai pas su en parler sur le moment. En fait j’étais triste. J’avais perdu le plaisir et l’envie de jouer au football. Même quand je voyais les pros à l’entraînement, ils ne me faisaient plus rêver. Je suis passé de l’autre côté du miroir. J’ai traversé le poste de télé, j’ai vu de plus près cette vie qui m’avait tant fait rêver, et j’ai compris que je n’en voulais pas.
Le rôle des centres de formation est un angle mort de la critique du foot business, sans parler du traitement journalistique.
Souvent les critiques se limitent à dénoncer les dérives, comme le harcèlement, mais elles épargnent le système qui les produit. C’est ce qu’il manque dans les récentes enquêtes de certains médias mainstream, elles sont sérieuses, fournies, elles ont le mérite de parler de ces choses-là, mais il faut prolonger le geste et enquêter sur les pratiques des centres de formations et des encadrants. Ce que font les gamins n’est que la conséquence du cadre défaillant dans lequel ils sont placés. L’analyse doit être encore plus large et être replacée dans le contexte des violences capitalistes et patriarcales. Dans nos trajectoires d’enfants, mais aussi à travers nos histoires familiales, des générations entières ont été habituées aux brimades et aux humiliations par le système scolaire, puis par l’exploitation au travail. Mais aussi les guerres dans lesquelles nos grand-pères et arrière-grand-pères ont été envoyés. Ils en sont revenus avec de lourds troubles post-traumatiques, ce qui contribue à perpétrer des masculinités violentes. On est les héritiers de ces histoires, de ces violences et de cette précarité. Les centres de formation sont aussi une continuité de tout ça.
La formation de footballeur professionnel est peut-être ce qui se fait de plus sélectif. La violence originelle des centres de formation n’est-elle pas là?
Ils remplissent principalement une fonction de tri. Ils viennent capter la valeur des corps des enfants, la plupart du temps issus des classes populaires, pour pouvoir les revendre. Ils les mettent en compétition et virent froidement la grande majorité, ceux qui ne sont pas capables d’endurer les souffrances. Seuls 20% de ceux qui entrent en centre de formation signent un contrat pro. Les autres 80% sont jetés salement. Dans le contexte de dérégulation post-Bosman, les centres de formation ont commencé à recruter des gamins en Afrique. Après la publication du bouquin, j’ai reçu de nombreux témoignages. On m’a raconté l’histoire d’un jeune africain recruté par un centre de formation français quand il avait 15 ou 16 ans, Il est resté un an au club qui n’a pas reconduit son contrat. Le gars avait quitté son pays, sa famille, tout. Ils lui ont demandé de se trouver un autre club et l’ont laissé à la rue, sans papiers. Je rejoint Juan Pablo Meneses qui qualifie ce système de “traite d’enfants” dans son livre Le Prodige.
Les brimades, le harcèlement sont des produits de cet environnement hyper-concurrentiel malsain, où la majorité ne signera pas pro. Quelle solidarité est possible dans ce contexte?
Ce que j’essaie de défendre c’est qu’on est des mineurs qui travaillent, un travail déguisé. À Montpellier, j’étais payé dès la première année. J’avais un contrat de trois ans avec une clause espoir de deux ans supplémentaires. Et on n’est défendu par personne. L’UNFP est le seul syndicat. C’est inadmissible! On les avait vu en début de saison. Ils nous avaient fait signer un papier pour avoir notre carte. Ensuite, ils m’ont juste envoyé un texto pendant dix ans pour me souhaiter un joyeux noël. Ils ne nous ont jamais aidé. J’encourage les gamins à s’organiser collectivement pour défendre leurs droits et leur corps contre les multiples injustices qu’ils subissent, à retrouver de la solidarité face à un système de formation opaque qui les isole, les manipule, les violente et les exploite.
Face à ce constat, tu as sûrement déjà réfléchi à des pistes pour changer les choses?
À titre personnel, je pense qu’il faut abolir les centres de formation et les remplacer par des espaces d’éducation populaire où le football serait abordé comme un vecteur de socialisation et d’émancipation. C’est un point de vue idéaliste, difficilement réalisable actuellement. Mais c’est important de ne jamais perdre de vue ce qui devrait être la base, raisonnable et juste. J’aimerais voir le foot sortir des rapports de compétitivité, faire évoluer les imaginaires. J’ai été marqué par mon expérience au Foot du Peuple à Montpellier. Je me suis retrouvé là, dix ou quinze ans après avoir arrêté le foot, à avoir des moments de plaisir incroyables. Le fait de ne pas compter les buts et de changer les équipes pour les rééquilibrer. Que l’important ce n’est pas de gagner ou de perdre, mais l’intensité et le plaisir que l’on cultive avec les partenaires de jeu que sont les coéquipiers et les adversaires.
Et si tu devais préconiser des mesures d’urgence?
De façon plus réformiste, il faudrait fermer les internats. Je suis contre l’idée d’interner des enfants, d’autant plus pour les mettre au service de l’industrie capitaliste du football. Je ne pense pas qu’on aide un gamin à s’épanouir en le sortant de son environnement familial, amical, ou de son quartier. Sauf évidemment pour ceux qui sont dans des situations hyper-précaires ou de violence. En réalité, les internats n’ont pas toujours existé. Ils ont été créés sous la IIIe République. La même qui a écrasé la Commune et colonisé à tout va. J’ai appris, grâce à Yacine Amenna et sa thèse Le “rêve” de devenir footballeur, qu’avant la victoire de la France au Mondial 98, il n’y avait pas d’internats dans le football allemand. Les clubs se sont mis à en ouvrir, mais avec très peu de jeunes. Le principe reste de privilégier au maximum le maintien des jeunes dans leur environnement. La France devrait s’en inspirer.
Ça questionne aussi pas mal sur la place accordée à la dimension éducative…
La formation des entraîneurs est à revoir. En l’état, elle est bidon. Quand moi j’y étais, c’était zéro au niveau technique ou tactique. C’était de bien meilleure qualité quand j’étais au FC Garches. Les coachs sont de bonne foi et ont le sentiment de bien faire. C’était le cas de l’entraîneur que j’avais à Montpellier. Il faisait de son mieux mais il reproduisait des méthodes très militaires, rabaissant les jeunes dont il était censé s’occuper. C’était inacceptable pour moi mais c’est parfois plus complexe. Par exemple, c’est le même qui, après lui avoir annoncé mon départ, m’a fait une des propositions les plus sages: d’un coup, il s’est mis à me proposer de m’installer en ville dans un appartement, de faire venir ma copine, de prendre des cours de guitare… mais c’était trop tard. Et puis, à y réfléchir, ça aurait été une manière d’en sauver un et de laisser les autres dans la violence du centre. Mais cette envie de s’adapter à l’individu que j’étais, c’est ce qui devrait se passer pour tous: que les particularités et originalités de chacun soient prises en considération. Ces coachs ont un rôle d’éducateur mais n’ont souvent aucune conscience éducative. Ça fait qu’on confie l’éducation d’adolescents isolés de leur famille, parfois une vingtaine, à des gens qui n’ont pas de formation adaptée. C’est un gros problème. Une idée réaliste pour atténuer ça, c’est qu’il y ait davantage d’éducateurs. Ça permettrait de ré-humaniser l’ensemble, de sortir un peu de l’échelle industrielle.
Un des vrais points noirs de la formation de footballeur est la gestion de la transition après la non-conservation.
Il faut que les clubs s’engagent à accompagner les jeunes pendant deux ou trois ans après les avoir viré, comme ça tend de plus en plus à se faire en Angleterre. C’est essentiel. Il y a des suicides, des dépressions, de graves problèmes d’addiction. Tous les potes que j’ai interviewé, et je me mets dans le lot, c’est le même schéma: dépression, addiction. Bien sûr, dans nos sociétés capitalistes ce sont des phénomènes qui dépassent largement le football, mais la non-conservation en centre de formation favorise clairement tout ça. On peut citer le cas évoqué par Olivier Dacourt de son camarade de chambre au centre de formation de Strasbourg qui s’est suicidé après ne pas avoir été conservé. Et c’est malheureusement pas le seul. L’existence de ce genre de drame doit se savoir.
On a pourtant l’impression que la santé psychique n’est pas une priorité, contrairement à la préparation mentale.
Il y a des psychologues qui interviennent dans les clubs auprès des jeunes. Mais de ce qu’on me dit ça reste une façade. Les jeunes auraient du mal à se confier aux psychologues dépêchés par le club, parce qu’ils ont peur qu’ils en parlent à l’institution, et que ça joue contre eux. On reste dans un système où il faut paraître fort, sans failles. C’est là où c’est totalement piégeux! La force mentale, le dépassement de soi, ce sont des valeurs très capitalistes, et c’est aussi un outil de silenciation et de bâillonnement des gamins. Ils n’osent pas non plus critiquer l’institution parce que s’ils la critique, ils se tirent une balle dans le pied. Ça revient à critiquer le lieu censé leur permettre d’accéder à leur rêve. Il y a aussi le sentiment d’être des privilégiés, on a pas le droit de se plaindre, vu qu’on est à l’endroit où tous les gamins rêvent d’être. Donc on dit rien. Même après, ceux qui ont réussi ne veulent pas cracher sur le système qui les a formé. Mais on est tous passé par ce même endroit. Avoir réussi n’empêche pas d’être marqué par ce système de violence industrielle. Des gars l’ont intégré, puis répercuté, devenant violents ou harceleurs, souvent après en avoir été victimes eux-mêmes au début. Une fois pro, ils oublient et se construisent leur storytelling.
Au delà de la littérature, ton histoire personnelle et l’analyse que tu en tires a vocation à être partagée aux nouvelles générations?
À travers cette écriture je souhaite que mon expérience serve à d’autres. Surtout au niveau de la communication. J’ai rien dit, j’ai juste dit que je voulais partir, mais j’aurais pu formuler plus tôt ce qui n’allait pas, ou en tous cas on aurait dû m’aider à le faire. Faciliter ça, voir un psychologue, prendre le temps de réfléchir. Être accompagné pour pouvoir formuler les violences que j’avais subies, pouvoir repérer ces traumas et les prendre en charge. Le football, c’était ma culture d’enfance et je m’en suis coupé. Ça a été une liberté, mais une liberté avec un gros prix à payer derrière.
Propos recueillis par Y.D-H

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